Destins de braves : Nicolas-Grégoire Jacquinet, canonnier à Marengo

Arrêté relatif aux récompenses à décerner aux militaires pour les actions d’éclat.

Paris, 4 nivôse an VIII.

Les Consuls de la République, considérant que l’article 87 de la Constitution porte qu’il sera décerné des récompenses nationales aux guerriers qui auront rendu des services éclatants en combattant pour la République, et voulant statuer sur le mode et sur la nature de ces récompenses, après avoir entendu le rapport du ministre de la guerre, arrêtent ce qui suit :

(…)

Art. 2. Les canonniers pointeurs les plus adroits, qui dans une bataille rendront le plus de services, recevront des grenades d’or, qu’ils porteront sur le parement de leur habit (1).

(…)

Bonaparte.

270 soldats reçurent une grenade d’honneur pour leur action à Marengo, dont 8 appartenaient à la Garde Consulaire (2). Parmi eux, Ncolas-Grégoire Jacquinet (3) eut, en outre, l’insigne honneur de poser pour le peintre Louis-François Lejeune. Retour sur le destin de ce brave.

Septembre 1792. Au plus fort de la « Patrie en danger », Jacquinet, né dans l’Yonne le 8 mai 1770 (4), s’engagea dans un bataillon de volontaires de son département. Le 6 nivôse an II, il passa, comme canonnier, au 3ème régiment d’artillerie légère, avant d’intégrer, au début de l’année 1800, la compagnie d’artillerie à cheval de la Garde Consulaire, toute nouvellement constituée.

La suite de sa carrière militaire est mieux documentée. A la bataille de Marengo, le 14 juin 1800, notre homme pointa sa pièce avec une habileté consommée.

Marengo Lejeune extrait

Est-ce Jacquinet que l’on voit ici, au service de sa pièce, sur cet extrait du « Marengo » de Louis-François Lejeune ? ©Wikimedia Commons. 

Dans les jours qui suivirent, le chef de brigade Bessières coucha le nom de Jacquinet sur la liste des hommes qui s’étaient distingués au combat. Celle-ci fut soumise à Lannes, commandant la Garde Consulaire (5) qui la transmit, le 6 juillet, à Carnot, ministre de la Guerre. Le 18, la liste fut finalement approuvée par le 1er Consul et les hommes, récompensés. De surcroît, le Journal militaire nous apprend que Jacquinet reçut son brevet dès le 22 (6, 7). Cette récompense nationale lui assurait « cinq centimes de haute paye par jour » (8).

Grenade d'honneur

Grenade d’honneur. Vente Thierry de Maigret des 10 et 11 avril 2014.

Cinq années plus tard, au soir d’Austerlitz, Jacquinet obtint la « croix » des mains de l’Empereur lui-même. Le 14 mars 1806, il fut fait chevalier de l’ordre de la Légion d’honneur, avant d’être promu, la même année, 1er canonnier dans l’artillerie à cheval de la Garde Impériale. En 1807, sans doute prit-il part à l’éprouvante campagne de Pologne, et, l’année suivante, à celle d’Espagne. A en croire ses Etats de services (9), il ne participa pas à la campagne d’Autriche.

Au vrai, Jacquinet était, à cette date, un homme « affaibli par les fatigues de la guerre » (10). Le 18 janvier 1810, Fabas, chirurgien du régiment d’artillerie à cheval de la Garde Impériale, le décrivit « atteint de varices considérables à la jambe droite et en outre affecté d’hémorroïdes ulcérées » (11). Le 1er mars, Jacquinet fut mis à la retraite et réformé avec le grade de brigadier (12). Ainsi s’achevaient, à la Fère, 18 années de service dans les armées révolutionnaires, consulaires, puis impériales.

Ce fut probablement au retour dans ses foyers que Jacquinet épousa Charlotte Langet. Rendu à la vie civile, notre homme occupa en outre les fonctions de membre du collège électoral de Tonnerre, ainsi que le stipulait un décret impérial du 3 mai 1815. Il décéda en 1850, dans son village natal de Tonnerre. Sa tombe est toujours visible dans le cimetière communal.


Jacquinet vu par Henri Feist.

Selon R-D. Stiot (13), Lejeune réalisa – sans doute vers 1805-1806 – une série de 7 personnages, parmi lesquels figurent trois brigadiers du 5ème régiment de dragons, mais également trois artilleurs (14) et un hussard. La Maison Goupil en tira des héliogravures (15) publiées dans les Carnets de la Sabretache au cours des années 1890. Une trentaine d’années plus tard, Pierre Bénigni et Henri Feist reproduisirent eux aussi le dessin de Lejeune, signe que les originaux avaient peut-être disparu à cette date.

Jacquinet canonnier Garde des Consuls

Nicolas-Grégoire Jacquinet, canonnier de la Garde Consulaire. Aquarelle originale d’Henri Feist d’après un dessin du baron Lejeune, 1921.

Quoi qu’il en soit, Jacquinet est dépeint dans un uniforme à l’allure encore très « révolutionnaire », tandis qu’il manie le boutefeu. Son colback, en peau d’ours, est orné d’une cocarde non réglementaire. On note également les basques – très – longues de son habit, ainsi que le sabre, modèle an IV, de hussard. Plus intéressant, sa grenade d’honneur est cousue, bien en évidence, sur la manche gauche de l’habit, au-dessus du parement et des galons.


Notes.

(1) Armes d’honneur, page consultée le 22.08.2015.

(2) Kiley, Kevin, La Garde a Feu ! The Consular Guard at Marengo : Arms of Honor and Brevets of Honor awarded to the Consular Guard for Marengo. page consultée le 22.08.2015.

(3) Son dossier de chevalier de l’ordre de la Légion d’honneur indique que le prénom d’Antoine, inscrit sur ses Etats de Services, est en réalité erroné. Notre homme aurait été « forcé de l’adopter à son entrée au régiment ».

(4) Il était le fils de Jacques Jacquinet, blanchisseur, et d’Henriette Langin.

(5) Kiley, Kevin, op.cit.

(6) Ehresmann, Patrick, commentaire personnel, 20.06.2014.

(7) A la différence de bon nombre de récipiendaires qui bénéficièrent de la première distribution de la croix de la Légion d’honneur le 16 août 1804, Jacquinet dut attendre le premier trimestre 1806 pour en être enfin honoré.

(8) Armes d’honneur, page consultée le 22.08.2015.

(9) Etats de services de Nicolas-Grégoire Jacquinet, La Fère, 18 janvier 1810. LH/1346/6, Dossier personnel de Nicolas-Grégoire Jacquinet.

(10) Ibid.

(11) Ibid.

(12) Ce qui équivaut à un grade de maréchal-des-logis dans la Ligne.

(13) Stiot, R-D., Carnets de la Sabretache, 28, 1975.

(14) Parmi ces trois artilleurs, l’identité de deux d’entre-eux nous est connue : celle de Jacquinet, bien entendu, celle d’Herley – lui aussi titulaire d’une grenade d’honneur – également. De surcroît, tous trois sont représentés dans les postures réglementaires du service de la pièce.

(15) Ces héliogravures s’acquièrent aujourd’hui à des montants élevés, de l’ordre de plusieurs centaines d’euros, en salles des ventes comme sur les plateformes d’enchères en ligne.


Bibliographie.
  • Collectif, Les guerres de Napoléon, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 2012.
  • Rousselot, Lucien, « Artillerie à cheval de la Garde Impériale », L’armée française : ses uniformes, son armement, son équipement, planche 60.

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