Conférence de Patrice Courcelle : « Les soldats des guerres napoléoniennes : Qui étaient-ils vraiment derrière la légende ? »

Il s’agit d’un sujet extrêmement vaste. Par conséquent, on se focalise sur l’armée française, qui constitue tout un monde en soi.

On s’intéresse couramment aux figures les plus fameuses, celles des maréchaux et des officiers-généraux, mais finalement peu aux « pousse-cailloux ». Ces derniers sont assurément les moins connus. Jetés sur les routes et les chemins, combattant loin de leurs foyers, ils subsistent au quotidien dans des conditions dramatiques.

Soldats infanterie légère Patrice Courcelle

Fantassins d’infanterie légère au Règlement de 1812 – Illustration originale de Patrice Courcelle.

Quelles sont les sources à disposition pour connaître le soldat impérial et son quotidien ? La correspondance des soldats, leurs lettres, sont conservées en assez grande quantité. Elles recèlent principalement des considérations à caractère « géographique ». Cette donne s’explique aisément : éloignés de chez eux, ces hommes ne manquent guère de s’étonner de ceux qu’ils voient en chemin. De même, la correspondance évoque fréquemment la nourriture et le manque ‒ constant ‒ d’argent. A ces lettres, s’ajoutent les nombreux mémoires et souvenirs publiés dans les décennies suivant l’Empire. Enfin, mentionnons les revues militaires, elles aussi publiées après la fin du 1er Empire : ainsi de La sentinelle de l’armée, publiée par Hippolyte de Mauduit ‒ ancien sergent aux grenadiers à pied de la Garde Impériale et qui combattit à Waterloo ‒ ou de L’ami du soldat, publié entre 1835 et 1845. Les rédacteurs de ces journaux ont combattu durant les guerres de la Révolution et de l’Empire. Ayant un œil critique sur l’armée – qu’ils connaissent bien ! ‒, ils visent à améliorer le sort du soldat.

La taille moyenne du soldat impérial est comprise entre 1.65 et 1.70m ; de fait, son fusil est à peine moins haut que lui. Le soldat est donc de petite taille en comparaison des standards actuels. Une taille inférieure à 1.65m n’est pas rare ; d’ailleurs, Napoléon la mit à profit pour créer les compagnies de voltigeurs (1804). Les hommes les plus grands approchent, eux, le 1.73m-1.75m. Les hommes dépassant cette taille sont très peu nombreux. Mesurant 1.73m, Sénot, tambour-major du 1er régiment de grenadiers à pied de la Garde Impériale, passait pour un véritable géant ; il faut dire que son chapeau et son plumet y contribuaient grandement !

A une époque où l’hygiène est déficiente et les maladies, nombreuses, les individus parvenant à l’âge de 20 ans sont des hommes solides, ayant traversé toute une série d’obstacles depuis leur enfance. Essayons de nous les figurer. De ce point de vue, les clichés pris durant la guerre de Crimée, moins de quatre décennies après la fin du 1er Empire, nous aident grandement. Ces hommes ont les épaules étroites et le thorax tubulaire. Leur visage est émacié et tanné par la vie passée au grand air, et ce, par tous les temps. Ajoutons à ce propos que les individus issus des milieux populaires des villes étaient, eux aussi, de teint foncé.

Le soldat est modelé par son alimentation. Il consomme peu de viande, beaucoup de légumes et plus ou moins de pain, en fonction de sa région d’origine. Le pain pétri aux armées est cuit deux fois : c’est donc un biscuit. Il faut le tremper dans un liquide quelconque pour le faire ramollir et le rendre consommable. On boit rarement de l’eau, souvent impropre à la consommation. La troupe consomme plus volontiers du vin rouge, de l’ordre d’un litre par soldat et par jour. En outre, à la veille de la campagne d’Egypte, l’administration miliaire prévoit de distribuer quotidiennement aux soldats trois litres de vin. Peut-être ces derniers ont-ils reçu une partie de ces approvisionnements sur les navires de l’expédition. Telles distributions sur le sol égyptien sont en effet à exclure. Dans les régions – les Etats allemands, par exemple ‒ où la consommation de vin est moins courante, le soldat impérial accepte la bière. Le vinaigre est également consommé en grande quantité. Il est notamment employé comme médicament et sert à rendre l’eau potable en cas d’absence de vin. Il a également des propriétés désaltérantes, notamment suite à des marches harassantes. Surtout, il est employé massivement à tous les échelons. Les pièces comptables révèlent ainsi que la Maison Impériale consommait d’énormes quantités de vinaigre.

En somme, le soldat impérial est un homme solide, prêt à tout, à l’éducation assez peu développée.

compagnie infanterie infographie

Compagnie d’infanterie de ligne formée sur trois rangs – Montage fondé sur une infographie d’André Jouineau.

Il est inséré dans un peloton, une compagnie. Présentant un front homogène, la formation de combat est compacte. Alignés sur trois rangs, les hommes évoluent au coude à coude et disposent d’environ un m2 pour se mouvoir. Cette formation est adoptée tant pour les marches que pour les combats. Exercices et entraînements quotidiens forment le soldat à vivre de la sorte. Par la force des choses, ce dernier devient une mécanique, un automate, une machine. L’homme de troupe a en effet peu de latitudes, d’autant que chaque geste prescrit par le Règlement est prévu pour pouvoir être effectué dans des espaces réduits. Il apprend d’abord le pas ordinaire ; il s’agit de savoir marcher dans les jambes de son voisin d’unité. Les formations compactes dans lesquelles il évolue ont un effet rassurant sur le plan psychologique, quoique ce sentiment de sécurité soit très illusoire. Devant les troupes formées en rangs serrés, opèrent des nuées de voltigeurs.

Mort de Desaix Marengo Lejeune

Cet extrait de La bataille de Marengo, due aux pinceaux de Louis-François Lejeune, dépeint, certes, la mort du général Desaix ; il témoigne également de l’aspect que présentait une unité d’infanterie – ici, la 9e demi-brigade d’infanterie légère – évoluant en formation serrée.

On le voit, l’entraînement forme les hommes à devenir des professionnels de la guerre. Le soldat subit également l’influence de ses camarades. En raison de l’éloignement de sa famille, les hommes qui l’entourent deviennent en effet plus que des frères. De même, les symboles ne sauraient être négligés, tout comme la formation d’un « esprit de corps ». L’atmosphère des camps est marquée par la violence. Quoique théoriquement interdits, les duels y sont fréquents : l’honneur du régiment est sacré et se doit d’être préservé. Au demeurant, c’est ce sentiment d’honneur qui empêche le soldat de prendre la fuite sur le champ de bataille. La peur est rarement ‒ voire jamais ‒ évoquée dans les lettres des soldats. Pourtant, il est certain que l’effet d’une charge de cavalerie, par exemple, devait être terrifiant. L’orgueil des hommes explique le voile jeté sur ce sujet ; jamais ils n’avouent leur peur à leur famille.

Le confort du soldat est extrêmement relatif. Le Règlement prévoit, certes, que l’uniforme soit ample pour que le soldat soit à l’aise. C’est sans compter sur la mode du temps et  ‒ surtout ! ‒ la volonté des fournisseurs de faire des économies. Ces derniers rendent les pièces de drap aussi étriquées que possible. Ainsi, les manches sont longues et tombent sur les mains, mais il est par contre impossible de fermer le premier bouton des parements. L’homme de troupe est donc serré dans son uniforme ; les coutures brûlent et – le temps passant – occasionnent des plaies. Le col est très haut et bien serré. Malgré cet inconfort manifeste, le soldat se montre fier de son état.

Fantassin français 1805

Fantassin d’infanterie de ligne, 1805 – Illustration originale de Patrice Courcelle, collection Charles Godart.

On peut affirmer que le soldat français du début de l’Empire est le meilleur d’Europe. Pour bien saisir les raisons de cette suprématie, il convient de revenir deux décennies en arrière. A la veille de la Révolution Française, l’armée dispose d’un encadrement de (grande) qualité ; lui manquait l’expérience des combats, expérience conférée aux troupes par les guerres de la décennie révolutionnaire. Les années de paix du Consulat ont été mises à profit pour parfaire l’entraînement de la troupe. De la sorte, le soldat de 1805 est d’une qualité exceptionnelle. Semblable constat peut s’appliquer à son encadrement. Les hommes de 1809 sont déjà différents. Quatre années de campagnes incessantes ont émoussé leur enthousiasme. Tout s’écroule véritablement lors de la campagne de 1812 en Russie. A cette occasion, les officiers sont décimés ; tels hommes ne sont guère renouvelables. De même, les sous-officiers, entraînant les hommes au combat, font cruellement défaut à l’issue de la campagne. La troupe est renouvelée par le biais de grandes levées de conscrits (1). Au vrai, l’armée française met ensuite un siècle à se reconstituer. Il en va de même pour les remontes de la cavalerie.

Quant à l’armée anglaise – qui sera ici rapidement évoquée -, c’est une armée d’« Ancien Régime » fonctionnant sur le principe du volontariat. Les rapports hiérarchiques diffèrent grandement de ceux existant au sein de l’armée française. Indépendamment du grade, un sentiment de fraternité entre troupe et officiers existe bel et bien dans l’armée impériale. Chez les Anglais, le soldat ne s’adresse pas directement à l’officier, mais passe nécessairement par l’intermédiaire que constitue le sous-officier. Au combat, il arrivait que l’officier adresse quelques mots à ses hommes.

Fantassin 73rd Foot 1815 Patrice Courcelle

Fantassin du 73rd Regiment of Foot, 1815 – Aquarelle originale de Patrice Courcelle. 

Les soldats anglais constituent le « fond du panier » de la société de l’époque ; Wellington les décrit comme la lie de la société. Il s’agissait donc tenir ces troupes d’une main de fer. Par conséquent, les punitions corporelles, administrées par les sous-officiers, sont de règle.

L’armée anglaise des guerres de coalition est une armée peu nombreuse, constituée de volontaires surentraînés et disciplinés. Les régiments d’infanterie sont à deux bataillons : l’un de guerre, l’autre de dépôt. Ce système reposant tout entier sur le volontariat implique que les généraux britanniques soient économes de la vie de leurs hommes ; d’où une stratégie largement axée sur la défense, face à l’allant offensif des Français. Wellington en est le parangon.

Conclusion.

Les soldats des guerres napoléoniennes sont généralement considérés comme une entité, comme un bloc monolithique. Mais derrière cette uniformité supposée, il convient de rechercher l’homme, dépouillé des embellissements de la Légende. Laissons le mot de la fin à Coignet qui, dans ses Mémoires, rappelait la distance qui le séparait de son commandant, le « beau Dorsenne ». Pourtant, malgré cet écart apparent de condition, l’un comme l’autre allaient de l’avant sur le champ de bataille  …


Notes.

(1) La conscription est un système inventé par le Directoire (loi Jourdan-Delbrel, 5 septembre 1798). Chaque citoyen devait servir son pays en portant les armes. Existait un système de tirage au sort avec de « bons » et de « mauvais » numéros. De même, un système de remplacement existait en théorie. Dans les faits, il était corrélé à la situation économique des individus. Ainsi, les fils de famille cherchaient à éviter le départ à la guerre et s’offraient fréquemment les services de remplaçants. La prolongation des opérations militaires entraîna une augmentation du coût de ces derniers. Quant à la conscription, elle ne parvint guère à remédier efficacement aux besoins croissants en hommes.


Conférence Wavre Patrice Courcelle

« Les soldats des guerres npoléoniennes : Qui étaient-ils derrière la légende ? », Conférence de Patrice Courcelle à l’hôtel de ville de Wavre (Belgique), 25 juin 2016. Prise de notes : Art&Empire.

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