Jean-Baptiste Juvénal Corbineau, un inconnu illustre – Partie 3 (1813-1815)

Cet article fait suite à une première partie dédiée à la période 1776-1803 et à une deuxième portant sur la période 1804-1812. 

Des missions protéiformes, sur le front comme « à l’arrière » (1813).

Aide de camp de l’Empereur (26 janvier).
Portrait général Jean-Baptiste Juvénal Corbineau aide de camp Napoléon

Portrait du général de division Jean-Baptiste Juvénal Corbineau, aide de camp de Napoléon – Collection famille De Wissocq, Paris.

Le 9 janvier 1813, la baronne Corbineau écrivit à l’Empereur pour l’informer de la santé défaillante de son époux, « atteint d’une jaunisse considérable » et solliciter, à ce titre, « un congé qui le mette à portée de rétablir sa santé et de faire la campagne prochaine avec le même zèle qu’il a toujours eu pour le service de Sa Majesté » (1). Du temps pour se rétablir, le général en aurait en vérité bien peu ; d’autant moins que le 26 janvier, un décret nommait aides de camp de l’Empereur les généraux de brigade Drouot, Flahaut et … Corbineau. De fait, une simple signature de Napoléon propulsait l’homme du gué de la Bérézina à « un poste de toute confiance et d’un entier dévouement », au sein d’un cercle fermé d’hommes exceptionnels (2). Courageux et intrépides, les aides de camp de Napoléon se montraient en effet rompus à la vie militaire. Si, en campagne, ils étaient chargés de veiller au bien-être de la figure impériale, leurs fonctions excédaient assurément les attributions d’un aide de camp conventionnel. Ces officiers supérieurs – à de rares exceptions près, tous étaient généraux ‒ pouvaient ainsi servir de garde rapprochée, agir telles des éminences grises mais également assurer des commandements, en chefs de guerre avisés. De sa prestation de serment – le 7 février 1813 ‒ à la chute de l’Empire, Jean-Baptiste Juvénal Corbineau assuma précisément l’intégralité de ces missions.

Les yeux et les oreilles du maître (fin mars).
Gravure dragons à l'écurie Aaron Martinet

Dragon en tenue de pansage – Gravure aquarellée d’Aaron Martinet. L’armée impériale recourut au système de la remonte, consistant en des achats et réquisitions d’animaux.

En cet hiver 1813, Napoléon faisait flèche de tout bois afin de reconstituer une nouvelle Grande Armée, la précédente ayant disparu corps et biens en Russie quelques mois auparavant. La remonte de la cavalerie se trouvait au cœur de ses préoccupations. Moins de 10000 chevaux étaient en effet rentrés des steppes russes. Or, selon les rapports produits par l’administration impériale entre la fin décembre 1812 et la fin février 1813, rassembler près de 73000 chevaux de selle et pas moins de 52000 de trait formait la condition sine qua non pour reconstituer un outil militaire performant et compétitif face à une Europe encline à prendre de nouveau les armes contre l’Empire français (3). Le 26 mars, Napoléon ordonna justement à ses aides de camp Corbineau, Dejean et Flahaut, ainsi qu’au général Préval ‒ un génial administrateur, au dire de ses contemporains ‒ d’inspecter la cinquantaine de dépôts de cavalerie répartis sur le territoire français. Au regard de l’ampleur de la tâche, chacun devait ainsi parcourir une douzaine d’entre eux.

Délégués du maître, ces quatre généraux étaient – peu ou prou ‒ appelés à devenir « ses yeux et ses oreilles ». Au demeurant, Napoléon leur recommandait d’être tout particulièrement sensibles aux effectifs présents dans les dépôts, tant en hommes qu’en montures. Ses requêtes informatives concernaient également l’état de l’habillement, de l’armement et de l’équipement des troupes prêtes à rejoindre les escadrons de guerre. En outre, l’Empereur attendait de ses envoyés qu’ils nommassent les sous-officiers aux postes vacants et, plus encore, qu’ils lui fournissent « un compte détaillé des cadres qui se trouvent aux régiments ». Enfin, il leur confiait l’inspection de « tous les équipages militaires qui s’organisent dans les divisions » (4), mission colossale s’il en était. Quoique les rapports expédiés par Corbineau à l’Empereur demeurent inconnus, sans doute l’aide de camp se montra-t-il rassurant sur l’état de la remonte. Le plan développé depuis janvier 1813 se révélait en effet couronné de succès, puisqu’en cette fin de printemps, les dépôts militaires avaient déjà réceptionné près de 90000 chevaux (5).

Direction la Saxe ! (mi-avril-22 mai).
Général de division aide de camp de Napoléon Jean-Claude Colrat

Général de division, aide de camp de l’Empereur  en frac de petit uniforme – Aquarelle originale de Jean-Claude Colrat, DR.

Le 15 avril, Napoléon quitta Paris pour le front. En effet, la guerre avait repris dans l’est de l’Allemagne. Les Prussiens avaient déclaré la guerre à l’Empire, tandis que leurs alliés russes progressaient inexorablement vers l’ouest. L’Empereur, pour sa part, choisit de se diriger vers la ville saxonne de Dresde, plus au sud. Cette destination avait pour avantages principaux de rassurer les princes de la Confédération du Rhin, mais également d’introduire sur la frontière autrichienne une activité militaire importante, propre à décourager l’Autriche d’entrer dans le conflit aux côtés des coalisés. Fidèle mais lucide quant à la situation des armées impériales, Corbineau fut appelé auprès de l’Empereur, à l’instar des aides de camp Lemarois, Lebrun, Durosnel, Dejean, Hogendorp, Gueheneuc, Flahaut et  Bernard. Probablement les étapes de ce voyage lui permirent-elles de se familiariser avec les rouages complexes du Grand Quartier Général Impérial, formidable structure dirigée de main de maître par le maréchal Berthier. En route pour la Saxe, Corbineau remplit également les fonctions de tout aide de camp du maître : le suivre en voiture comme à cheval, transmettre ses ordres, veiller à son bien-être et à son couchage. En somme, tout sauf une sinécure. Tout récent récipiendaire de l’ordre bavarois de Saint-Joseph, Jean-Baptiste Juvénal Corbineau assista aux batailles de Lützen-Groẞgörschen (2 mai) et de Bautzen (22 mai) au sein de l’état-major impérial.

Une troisième étoile et un grand commandement (23 mai).
Portrait général Jean-Pierre Joseph Brugière dit Bruyère

Le général de division Jean-Pierre Joseph Brugière, dit « Bruyère ». Mortellement blessé le 22 mai 1813, il fut remplacé par Jean-Baptiste Juvénal Corbineau à la tête de la 1ère division de cavalerie légère du 1er corps de cavalerie – Wikimedia Commons.

Cependant, au soir du 22, l’entourage de l’Empereur fut informé de la grave blessure du général Bruyère, commandant la 1ère division du 1er corps de cavalerie. Au retour d’une charge, ce dernier avait en effet été atteint par un boulet qui lui avait d’abord fracassé le genou gauche, puis la jambe droite. Aussi, Bruyère subit-il deux amputations, avant de décéder à Görlitz le 5 juin. Quoi qu’il en soit, Corbineau reçut sa troisième étoile de général de division le 23 mai (6) et fut envoyé prendre séance tenante le commandement de l’ex-division Bruyère. Le général marchiennois pouvait légitimement nourrir des inquiétudes. Non seulement la 1ère division de cavalerie légère avait subi des pertes sensibles durant la bataille de la veille, mais encore les rapports de son prédécesseur ne se montraient guère élogieux. « Ma division n’est certainement, à beaucoup près, ni si bonne, ni  aussi nombreuse que celle dont j’avais le commandement au début de la dernière campagne. Mais c’est précisément dans les circonstances difficiles qu’il faut montrer du dévouement et surtout lorsque les troupes ne sont pas bonnes qu’il faut tâcher de les rendre meilleures », écrivait-il ainsi le 10 avril, à quelques jours du début des hostilités. « Je pars tous les matins à la pointe du jour avec ma triste division, qui fait pitié, et avec cela, je suis chargé de faire l’avant-garde et d’éclairer l’armée » (7), renchérissait-il quelques jours plus tard. Et de fait, composée de huit régiments répartis en deux brigades (brigade Bessières : 7e et 8e régiments de hussards, 16e régiment de chasseurs à cheval et 9e régiment de chevau-légers lanciers / brigade Cambacérès : 1er, 3e, 5e et 8e régiments de chevau-légers lanciers), ladite division atteignait péniblement 1200 cavaliers, soit en moyenne, à peine 150 hommes par régiment. Effectifs bien trop minces pour espérer affronter à armes égales la nombreuse cavalerie des coalisés.

Le 4 juin, Napoléon signa l’armistice de Pleiswitz avec la Russie et la Prusse. Cette décision se révélerait à terme une grave erreur diplomatique mais à cette date, l’armée impériale se trouvait fort amoindrie par un nombre élevé de malades et de blessés. De surcroît, pour obtenir une victoire décisive, manquait toujours à l’Empereur une indispensable cavalerie. Enfin, ses conscrits – les fameux « Marie-Louise » ‒ s’étaient certes battus avec bravoure, mais, après deux mois de combats acharnés, ils étaient exsangues et avaient grand besoin de repos. De la sorte, le calcul de l’Empereur était simple : plus il gagnait de temps, plus il pouvait espérer rassembler davantage d’hommes et de chevaux. Si l’on s’en tient à la seule division Corbineau, tel calcul s’avérait payant.

Organigramme division de cavalerie légère Corbineau 15 août 1813

En effet, un tableau récapitulatif établi le 15 août – à la veille de la reprise des hostilités – démontre que cette dernière avait été réorganisée en trois brigades, respectivement placées sous le commandement des généraux de brigade Piré, Montmarie et Piquet (8). Surtout, ses effectifs étaient désormais tout à fait honorables, comme le démontrent ceux des deux premières brigades :

Effectifs division de cavalerie Corbineau 15 août 1813

Aide de camp d'un général de division Patrice Courcelle

Aide de camp d’un général de division, 1810-1815 – Aquarelle originale de Patrice Courcelle, collection privée, DR.

Général de division et aide de camp de l’Empereur, Corbineau avait théoriquement droit à trois « petits aides de camp », cantonnés à de classiques missions d’état-major. Or, à la mi-août, seuls deux l’avaient rejoint. Natif de Saint-Omer (Pas-de-Calais), le capitaine Augustin Le Sergeant de Bayenghem était alors âgé de 26 ans. Elève à l’Ecole Spéciale Impériale Militaire de Fontainebleau en 1806, il servit au 3e régiment d’infanterie légère puis au 119e régiment d’infanterie de ligne entre 1807 et 1809. Cette année là, le général Vergès le prit pour aide de camp. Jean-Baptiste Juvénal Corbineau fit de même le 30 janvier 1812. Officier aguerri, l’Isérois Joseph Cuynat servait, lui, auprès du général depuis le 31 mars 1813. Entré aux gendarmes d’ordonnance le 1er décembre 1806, il était ensuite passé au régiment des chasseurs à cheval de la Garde Impériale (1807), avant d’intégrer le 9e régiment de hussards. Il y deviendrait successivement sous-lieutenant (3 juin 1809), puis lieutenant (15 août 1811). Auguste Regnaud de Saint-Jean d’Angély devint le troisième aide de camp du général. Fils d’une « éminence grise » de Napoléon, Auguste entra à l’école de cavalerie de Saint-Germain le 30 mars 1811. Il en sortit sous-lieutenant le 21 septembre de l’année suivante. Officier au 8e régiment de hussards, il se distingua à plusieurs reprises durant la campagne de Saxe, avant de rejoindre – après la bataille de Leipzig – le général marchiennois.

Dès la reprise des opérations, Napoléon veilla à étoffer les forces dont disposait Corbineau. Un ordre du 17 août adjoignait ainsi à sa division la brigade d’infanterie du prince de Reuss et deux batteries d’artillerie, l’une à pied, l’autre à cheval. A en croire l’Empereur, Jean-Baptiste Juvénal aurait désormais sous ses ordres 8000 hommes des trois armes. Sa mission ? Reconnaître les mouvements adverses entre Rothembourg, Sagan et Cottbus. Les ordres impériaux furent ponctuellement appliqués. Le 20 en fin d’après-midi, une nouvelle missive du Grand Quartier Général Impérial parvint au général. Elle lui intimait l’ordre de se diriger sur Lauban et de « pousser sa cavalerie le plus loin possible », car, rappelait l’Empereur, « il faut nous rapprocher pour donner bataille » (9). Cette opportunité se présenta effectivement quelques jours plus tard, aux abords de Dresde. Théoriquement forte de 4000 chevaux, la division Corbineau était comprise dans l’ordre de bataille du 1er corps d’armée commandé par le général Vandamme.

Kulm, ou la fabrique d’un héros de guerre (29-30 août).

Dresde se solda par une victoire des armées impériales. Néanmoins, Napoléon ne parvint pas à détruire les troupes alliées, pas plus qu’il ne fut en mesure d’empêcher leur retraite en direction de la Bohême. Il lança toutefois le général Vandamme à leur poursuite. Attaquant les forces russes en nette supériorité numérique le 29 août, celui-ci fut pris au piège le lendemain, subissant des attaques de front, comme sur ses arrières. Atteint d’un coup de feu à la tête durant cette bataille parmi les plus féroces des guerres de coalition, Corbineau parvint à extraire une large part de sa division de cavalerie. Empruntant la grand-route de Töplitz et des chemins secondaires, cette dernière rallia Liesdorf, non sans avoir préalablement abandonné une trentaine de pièces d’artillerie et près de 300 voitures. Le général perdit, quant à lui, une partie de ses effets (10).

La victoire de Kulm produisit un indéniable effet salvateur sur le moral des troupes alliées. Napoléon ‒ pour sa part ‒ s’employa à minimiser ce revers, avançant comme cause majeure de la défaite « l’ardeur guerrière mal calculée » dont Vandamme aurait fait preuve. Simultanément, il insista sur l’échec des coalisés devant Dresde ; stratégie certes classique, mais nécessaire en cette rude année 1813. En effet, « tout devait concourir à rendre glorieuse l’image donnée à l’opinion publique du chef et de son armée. Il convenait de soutenir le moral de ‘l’arrière’ et de préserver la confiance dans les destinées d’un souverain qui ne tirait en définitive sa légitimité que de son épée » (11).

Selon une logique similaire, il fallait mettre en exergue une figure héroïque en contrepoint des errements du général Vandamme. Aussi, l’action de Jean-Baptiste Juvénal fut-elle magnifiée. Dans ce contexte, le baron Fain ‒ l’un des secrétaires de Napoléon ‒ n’hésita pas à assurer que « les Français, apercevant les Prussiens, s’étaient aussitôt lancés sur eux. Corbineau était à leur tête. Rien n’avait pu soutenir leur choc. Passant sur les corps de l’avant-garde ennemie, ils avaient tout culbuté, tout entraîné, et, prodige de fureur aussi bien que d’audace, ils avaient même enlevé aux Prussiens toute leur artillerie » (12). Emphatique à souhait, cette narration fut pourtant reprise ‒ et le plus souvent étoffée ‒ par la majorité des historiens du XIXe siècle. Norvins, par exemple, imagina l’aide de camp de l’Empereur arrivant « à Dresde, couvert de sang ennemi, et blessé lui-même, encore armé d’un sabre prussien que, dans la mêlée, il a échangé avec le sien, pour apprendre à Napoléon le désastre de Vandamme » (13). En cette fin des années 1830, durant lesquelles le mythe napoléonien prit son essor, « tout était calculé pour susciter l’admiration à l’égard des héros et pour maintenir intact le culte de la guerre que toute une nation longtemps pratiqua ».

Or, au soir même de la bataille, Corbineau avait expédié au major-général Berthier une missive laconique, aux antipodes de la verve du baron Fain : « La position de Kulm dans la vallée de Toplitz, qu’occupait le général Vandamme, a été forcée et tournée par les troupes russes et prussiennes. Les efforts réitérés du général Vandamme pour forcer la colonne prussienne, qui s’était portée au bas de la montagne, ont été infructueux. J’estime que les pertes du 1er corps d’armée sont de 4000 hommes d’infanterie, presque tous les officiers supérieurs tués ou blessés. Le général Philippon et un autre [le général Dumonceau] ramènent une colonne de 13 à 14000 hommes » (14). Le lendemain, l’Empereur ordonna que les brigades de la division Corbineau soient réunies près de Wilsdurff, en vue d’une réorganisation : près de 400 montures manquaient à cette date (15). Comme le nota l’intéressé lui-même, cette opération échut en réalité au général Berckheim, remplaçant un Corbineau convalescent à la tête de la 1ère division de cavalerie légère du 1er corps d’armée.

Agir tel un « nouveau séide de Napoléon » à la tête de la gendarmerie d’élite ? (novembre-décembre)

Revêtu d’une pelisse bordée de fourrure, le général est fin prêt pour affronter les frimas de l’hiver 1813. Les aiguillettes d’or signalent son appartenance à la Maison de l’Empereur – Gouache originale de Patrice Courcelle.

A l’automne, le général marchiennois fut créé comte d’Empire. Comme nombre d’anoblis au crépuscule de l’Empire, il ne reçut guère de nouvelles lettres patentes et – par conséquent – pas de nouvelles armoiries. En outre, un décret pris au palais de Saint-Cloud le 15 novembre 1813 – et signé d’un simple « NP » ‒ lui confia le commandement de la gendarmerie d’élite de la Garde Impériale (16). En l’absence du général Durosnel ‒ titulaire du poste ‒, l’Empereur plaçait cette unité spécifiquement « chargée du maintien de la sûreté publique et de la police des lieux où résidait le gouvernement », sous les ordres d’un homme de confiance. Pour autant, Corbineau n’agit nullement tel un « nouveau séide de Napoléon ». Et de fait, sa première mission à la tête de la gendarmerie d’élite se révéla d’ordre administratif. Depuis le mois d’octobre, un régiment de hussards croates, fort de 1300 hommes et 600 chevaux, tenait garnison à Lyon. Le 20 novembre, une décision impériale ordonna le licenciement de cette « canaille » qui n’avait jamais eu l’occasion de se mesurer avec l’ennemi. Elle fut mise à exécution six jours plus tard, lorsque les cavaliers croates furent désarmés, privés de leurs montures et immédiatement versés au sein d’un bataillon de pionniers. Quant à leurs chevaux, ils furent confiés au 1er régiment de hussards et au 31e régiment de chasseurs à cheval, opérant alors en Italie (17). Quoique à risque, cette opération fut menée sans désordres notables. Le 6 décembre, Corbineau fut chargé de proposer un plan de réduction des effectifs de la gendarmerie d’élite (18). Il terminait l’année comme il l’avait commencée : en général doué de talents d’administrateur.

Acteur d’un « drame de 60 jours » (fin janvier-fin mars 1814).

De fin janvier à début avril 1814, se joua la campagne la plus emblématique de Napoléon. Acculé par la sixième coalition capable d’engager 250000 hommes sur plusieurs fronts, celui-ci lança ses dernières forces – à peine 70000 combattants plus ou moins aguerris ‒ dans un combat pour sauver, non plus vraiment son Empire, mais le territoire national. Napoléon quitta Paris pour l’armée le 26 janvier, non sans avoir préalablement confié la régence à Marie-Louise. Pour cette campagne hivernale, seuls huit officiers d’ordonnance et quatre généraux aides de camp l’accompagnaient. Jean-Baptiste Juvénal faisait naturellement partie de ce groupe restreint

Ultime rempart (29 janvier).
Napoléon Jean-Baptiste Juvénal Corbineau cosaques Brienne 29 janvier 1814 Ludovic Letrun

Dans la soirée du 29 janvier 1814, l’état-major de Napoléon fut attaqué par des cosaques. Si Gourgaud est représenté pistolet en main, Corbineau est absent de cette représentation – Aquarelle originale de Ludovic Letrun.

Brienne, soirée du 29 janvier. Tandis que les troupes françaises poursuivaient les Prussiens de Blücher dans les rues de la ville et que des renforts autrichiens progressaient à marches forcées depuis Bar-sur-Aube, Napoléon décida d’établir son « palais » à Maizières. Alors qu’il écoutait un rapport du général Gourgaud, les cris du général Dejean – « Aux cosaques ! » ‒ déchirèrent soudainement la nuit noire. Et de fait, un de ces irréguliers russes fonçait sur le cavalier à la célèbre redingote grise. A en croire Fain, « Corbineau se jeta à la traverse. Gourgaud a fait le même mouvement et, d’un coup de pistolet, il abat le cosaque aux pieds de Napoléon. L’escorte accourt, on se presse, on sabre quelques cosaques. Le reste de la bande, se voyant reconnu, saute les fossés et disparaît » (19). Si cet acte de bravoure se trouve mentionné dans les Etats de service de Gourgaud – qui reçut également, en guise de remerciement, une épée portée par Napoléon en Italie puis en Egypte ‒, il n’en va pas de même pour Corbineau. Pour autant, ce dernier – en formant l’ultime rempart de la sécurité du souverain ‒ avait pleinement rempli sa mission d’aide de camp.

La campagne de France se prolongea deux longs mois. Jean-Baptiste Juvénal se dépensa sans compter, accomplit de nouvelles actions d’éclat et fut blessé sur le champ de bataille. Au début du mois de mars, l’armée de Silésie – avec à sa tête Blücher ‒ lança une offensive dont la prise de Paris constituait l’objectif ultime. Si les Prussiens furent rapidement repoussés en direction de l’Aisne, ils s’emparèrent ‒ à la surprise générale ‒ de la place de Soissons, qui se rendit sans combattre le 4 de ce mois. Qu’à cela ne tienne. Le soir même, Napoléon dirigea son aide de camp Corbineau sur Reims, dont le contrôle était devenu vital. La détenir revenait non seulement à éloigner le spectre d’une réunion des forces de Blücher et de Schwarzenberg, mais encore à conserver les lignes de communication avec le nord et l’est, où l’Empereur espérait toujours rassembler les soldats immobilisés dans les multiples garnisons.

Un audacieux coup de main sur Reims (nuit du 4 au 5 mars).

Le coup de main contre la cité champenoise fut mené nuitamment avec des effectifs réduits : deux bataillons d’infanterie et 600 cavaliers de la 2e division de cavalerie de la Garde Impériale, commandés par le général Laferrière-Lévêque. Passant par Muizon vers 10h du soir, avant de bénéficier de l’aide des habitants de Thillois, la petite troupe parvint, par des chemins secondaires, au pied des murailles de Reims. Laissant les fantassins en position sur la colline Sainte-Geneviève, Corbineau ordonna à la cavalerie de contourner la place et de déboucher par la route de Laon. Vers 4h du matin, ses troupes surprirent les quatre bataillons du prince Gagarin et s’emparèrent de la ville sans coup férir. A cette occasion, 800 soldats russes et plusieurs officiers – « dont des colonels et des majors » ‒ furent faits prisonniers (20). S’adressant à son frère Joseph, demeuré à Paris, Napoléon gonfla ces chiffres pour les porter à 2000 prisonniers ce qui, à n’en pas douter, marqua davantage les esprits chez les lecteurs du Moniteur.

Administrer une place en état de siège (5-12 mars).

Le 5 mars vers 11h du matin, le monarque expédia une missive par laquelle il nommait son aide de camp gouverneur de la place reconquise. Dans la soirée, il lui fit parvenir une seconde lettre, relative, cette fois, à la défense de la sous-préfecture de la Marne, « envers et contre tout ». Se conformant scrupuleusement aux préconisations impériales, Corbineau organisa d’abord la garde nationale, hâtivement revêtue de blouses bleues, puis fit appel aux gardes forestiers et aux anciens militaires. Néanmoins, les armes faisaient cruellement défaut, de sorte que furent employés tant des fusils de chasse que les armes des hommes hospitalisés et les fusils russes saisis la veille. En outre, le gouverneur exigea la multiplication des patrouilles ; il fit également barricader les portes, lever des palissades et pratiquer des créneaux sur les remparts. Enfin, il lui incombait de remobiliser les énergies, d’insuffler un véritable esprit de défense et de résistance à une population au sein de laquelle la peur et les comportements de protection l’avaient, un temps, emporté : le 6 février, l’adjoint Andrieux n’avait-il pas ouvert les portes de sa cité à une poignée de cosaques se réclamant de l’armée russe de Winzingerode ? Aussi, les déclarations de Corbineau mirent-elles en exergue le caractère supposé « sans foi ni loi » des cosaques, mais encore et surtout, leur propension aux déprédations et aux exactions en tout genre. « Chassons de notre territoire cette bande de cosaques qui incendient, pillent et dévastent notre malheureuse patrie et qui fuient en voyant nos Français armés. Vengeons les habitants de Sens, de Nogent, de Méry et de toute la Champagne, et que le sang de nos ennemis indique le chemin de leur retraite ! » (21), tonna ainsi le gouverneur dans sa proclamation du 8 mars. Par de tels propos au trait forcé, probablement nourrissait-il l’espoir d’exacerber le sentiment de révolte – latent ‒ de la population à l’égard de la violence de l’ennemi, qui leur imposait tour à tour réquisitions et pillages.

Portrait chevalier Alexandre de Rougeville

Portrait du chevalier Alexandre Gonsse de Rougeville. Conspirateur royaliste notoire, ce dernier entretint une correspondance avec l’état-major coalisé. Découvert, une commission militaire convoquée par Corbineau le condamna à mort. Rougeville fut immédiatement fusillé – Wikimedia Commons.

Pour mener à leur terme ses multiples missions, Corbineau put compter sur l’énergique soutien du sous-préfet provisoire Fleury de Chaboulon, ancien sous-préfet de Château-Salins. Toutefois, dès le 7 mars, le corps d’armée de Saint-Priest entama l’encerclement de Reims, sur laquelle cet émigré français au service russe fit expédier 600 obus et 2000 boulets. En effet, la place constituait un point stratégique de la plus haute importance pour les coalisés. Sa possession leur assurait de couvrir le flanc droit de l’armée de Silésie lors de sa marche sur l’Aisne et de garder ‒ via Epernay ‒ une communication avec l’armée de Bohême. De surcroît, l’état-major coalisé était parfaitement renseigné sur les faiblesses du dispositif défensif français, notamment grâce aux précieuses données fournies par le royaliste Gonsse de Rougeville. Sa correspondance interceptée, ce dernier fut appréhendé au cours de la matinée du 10 mars et immédiatement emprisonné. Vers 15h, il fut amené devant les six membres d’une commission militaire tout spécialement convoquée par Corbineau. Les preuves de ses activités d’espionnage se révélant accablantes, celle-ci le condamna à mort à l’unanimité ; une heure lui fut laissée pour se préparer à mourir. La présence de l’armée russe aux portes de la ville imposait cette exécution hâtive organisée contre le mur du cimetière du Nord (22).

Derniers combats pour l’Empire et derniers honneurs (fin mars).
Jean-Baptiste Juvénal Corbineau 23 mars 1814 Lettre Berthier Base Léonore

Cette lettre du major général Berthier apprit probablement au général Corbineau sa nomination comme grand officier de la Légion d’honneur – Base Léonore, LH/588/28.

L’assaut se déclencha précisément à l’aube du 12 mars. Attaquée sur trois côtés à la fois, la faible garnison française – rapidement à court de munitions ‒ se défendit honorablement sans toutefois pouvoir empêcher la prise de la cité. Quant au gouverneur Corbineau et au sous-préfet Fleury de Chaboulon, ils parvinrent à s’échapper, cachés sous des déguisements, le premier de garçon boulanger, le second d’aide-jardinier. Traqué, Corbineau se réfugia alors rue de Mars, dans la cave de Comeyras, négociant et grenadier de la garde nationale (23). Bien lui en prit : le 14, les troupes impériales, emmenées par Napoléon en personne, reprirent le contrôle de la ville des sacres.

Immédiatement confirmé à son poste de gouverneur, Corbineau n’occupa pourtant plus cette fonction que trois jours durant, puisque dès le 18, il rejoignit l’Empereur, avant de prendre part – le 20 ‒ à la bataille d’Arcis-sur-Aube. Napoléon avait en effet décidé de marcher sur Troyes pour ralentir l’avancée des troupes de Schwarzenberg vers la capitale. Ce jour-là, tandis qu’il se trouvait à la tête des 500 cavaliers d’un régiment provisoire, deux éclats d’obus blessèrent le général à la tête et au côté droit. Plusieurs biographes postulent que Napoléon lui aurait confié le commandement du 2e corps de cavalerie le 23 mars. Or, une étude approfondie du dossier militaire de notre homme ‒ conservé au Service Historique de la Défense ‒ vient battre en brèche cette assertion. Il n’en reste pas moins que le Marchiennois fut élevé à la dignité de grand officier de la légion d’honneur ce même jour (24) ; à l’évidence, pareil honneur venait récompenser ses faits d’armes à Reims.

Dix mois d’incertitudes sous la 1ère Restauration des Bourbons (avril 1814-mars 1815).

Un « fidèle parmi les fidèles » (31 mars-20 avril) …

Le 31 mars, l’Empereur apprit la nouvelle de la chute de Paris et choisit aussitôt de s’installer au château de Fontainebleau, « scène où se joua un drame en plusieurs actes » (25). C’est là qu’il dut négocier une paix que les souverains coalisés souhaitaient sans concession ni condition. Dans la nuit du 5 au 6 avril, après de complexes tentatives de négociation avec les alliés, Napoléon se résigna à sa défaite et rédigea un court texte d’abdication. Les jours suivants, il vécut retiré dans ses appartements privés et – le 13 avril ‒ signa le traité de Fontainebleau, qui lui accordait la souveraineté sur la petite île méditerranéenne d’Elbe. Déjà assuré de partir sans sa femme ni son fils, il prit ses dispositions, organisa ses finances et se mit en règle avec son entourage. Ainsi inscrivit-il Jean-Baptiste Juvénal Corbineau sur une liste de 18 généraux appelés à percevoir une gratification de 50000 francs, en stricte application de l’article IX du traité de Fontainebleau (26). Dans l’après-midi du 13, Napoléon passa également de longues heures dans son cabinet, dictant des courriers de remerciement aux fidèles dont les services l’avaient satisfait. Reprenant un modèle commun à d’autres missives – par exemple, l’exemplaire destiné à Gourgaud ‒, celle adressée à Jean-Baptiste Juvénal était rédigée comme suit : « Monsieur le général Corbineau, je ne veux pas m’éloigner de vous sans vous témoigner la satisfaction que j’ai toujours eue de vos bons services. Vous soutiendrez la bonne opinion que j’ai conçue de vous, en servant le nouveau souverain de la France avec la même fidélité et le même dévouement que vous m’avez montrés » (27). Non sans délicatesse, l’Empereur relevait ainsi l’aide de camp de son serment, lui laissant l’opportunité de se rallier au régime des Bourbons désormais restaurés. L’édition du 17 avril du Moniteur Universel stipulait justement que Jean-Baptiste Juvénal avait fait parvenir son acte d’adhésion au ministre de la Guerre, « pour lui et le corps des officiers de la gendarmerie d’élite ».

Pour autant, Corbineau n’avait pas quitté Fontainebleau et assista par conséquent au dernier acte de l’Empire, à la « sortie de scène » de l’Empereur. Le 20 avril, jour du grand départ pour Elbe, celui-ci se leva aux aurores. Il s’entretint avec ses hommes de confiance et dicta quelques lettres, avant de recevoir les commissaires étrangers. Enfin, vers 11h30, l’Empereur déchu sortit de son bureau. Accompagné des généraux Drouot et Bertrand, il descendit le célèbre grand escalier en fer à cheval. En chemin, il croisa les généraux Belliard, Ornano et Corbineau, les colonels Montesquiou et Gourgaud, le comte de Turenne, le général Fouler, le baron de Mesgrigny, mais également le baron Fain.

Adieux de Fontainebleau 20 avril 1814 Jean Baptiste Juvénal Corbineau

Château de Fontainebleau, 20 avril 1814. Représenté de profil sur la toile d’Horace Vernet (à gauche), Jean-Baptiste Juvénal Corbineau vit l’Empereur monter dans sa dormeuse, direction l’île d’Elbe (à droite, gravure d’après une aquarelle d’Alphonse Lalauze).

Après avoir prononcé le vibrant « Discours des Adieux » dans la cour du Cheval Blanc, il monta dans sa dormeuse et se dirigea vers le sud de la France : tout était fini. Si cette scène ‒ célèbre entre toutes ‒ fut immortalisée par Horace Vernet en 1825, le peintre n’avait pas assisté en personne à la scène. Aussi, retranscrivit-il sur sa toile ce que l’imagerie populaire avait véhiculé : un Napoléon ne manifestant aucun signe de faiblesse et entouré de ses fidèles. Dessiné de profil, Corbineau y est placé à proximité immédiate de la figure impériale, entre Maret et le général Belliard.

… Une « girouette » ? (juin-août) …

« Après les adieux de Fontainebleau, le comte Corbineau se retira dans ses foyers, et ne reprit du service que le 20 mars 1815 » (28). Extraite de la notice d’un dictionnaire biographique consacrée à l’intéressé, cette affirmation laconique jette un voile sur son parcours durant la 1ère Restauration des Bourbons, qu’il s’agit par conséquent d’examiner.

Dès le 18 avril, le général sollicita un congé, demande d’ailleurs réitérée le 6 mai. Le ministère donna son aval le 1er juin. Jean-Baptiste Juvénal éprouvait-il le besoin de se remettre de ses blessures, ou de se trouver auprès de sa femme, prête d’accoucher de Marie-Adrienne Eugénie ? (29) Plus prosaïquement, la récente transition politique l’obligeait-elle à prendre quelque recul ? « Le printemps 1814 constitua un tournant dans la fonction politique et dans l’histoire de l’auto-persuasion des fonctionnaires à pouvoir servir indifféremment des régimes par nature opposés » (30), écrit Pierre Serna dans La République des Girouettes. Il apparaît que les militaires ne firent pas exception à ce constat. « A lire les mémoires des protagonistes du printemps 1814, le retour des Bourbons et le départ de Napoléon pour l’île d’Elbe auraient été vécus comme un moment douloureux tant leurs sentiments pour l’Empereur étaient sincères. Ces affirmations, rédigées a posteriori et dans un contexte de diffusion de la légende napoléonienne, ont longtemps trompé les historiens qui ont cru à la fidélité sans bornes de ces figures majeures de l’Empire » (31), renchérit Stéphane Calvet.

Dès lors, qu’en est-il de Corbineau ? Plusieurs pièces versées à son dossier militaire permettent de saisir plus finement son comportement durant la dizaine de mois précédant les Cent-Jours. A proprement parler, le général n’agit pas telle une girouette. Pour autant, sa correspondance administrative démontre que – dans le contexte d’une chasse aux places effrénée ‒ il avait, dès la mi-juin, « sollicité divers commandements (32), entre autres celui de plusieurs divisions militaires ». Pour ce faire, il avait assurément activé ses réseaux, quoique en vain, « puisque [lesdits commandements] ont été donnés à des lieutenants-généraux moins anciens en grade que [lui] ». Aussi, le 30 juin 1814, se résolut-il à s’adresser au ministre de la Guerre, le général Dupont … le vaincu de Baylen (33). Trois semaines plus tard, il envoya une longue supplique à Louis XVIII. Sa plume n’échappa pas à l’expression d’une déférence envers le maître du pouvoir qui valait adhésion, sinon soumission à celui-ci. Mais en ces premiers mois de la Restauration, période-clé de redistribution des places et des traitements s’y rapportant, époque de « girouettisme » actif pour de nombreux militaires, Corbineau pouvait-il se comporter différemment ? Au demeurant, il chercha avant tout à faire valoir ses droits : « Je rentre dans mes foyers à 38 ans, couvert d’honorables blessures. D’aussi longs et, j’ose le dire, d’aussi bons services seront-ils perdus pour moi ? Jusqu’ici, les demandes que j’ai faites pour obtenir de l’emploi sont restées sans réponses ». S’il n’omit pas de signaler qu’il fut aide de camp de Napoléon – « faute avouée, à moitié pardonnée », assure l’adage ‒, il souligna que cette nomination n’était nullement le fruit d’une faveur, mais bien « la récompense d’un service important rendu à l’armée française, pour l’avoir sauvée toute entière au passage de la Bérésina, d’une position désespérée ». Et de fait, cette requête au roi permit au général marchiennois de se dépeindre en militaire-modèle, dont l’ethos se trouvait marqué par le service aux armées. Ce n’était pas la première fois qu’il employait semblable stratégie discursive ; ce ne fut assurément pas la dernière. Corbineau rappelait ainsi les services qu’aurait rendus son père aux princes émigrés en route pour l’Allemagne. Plus encore, il insistait sur le mérite de ses frères ‒ « l’un a péri, l’autre a perdu deux membres », écrivait-il pudiquement ‒, comme sur les siens. « Depuis 23 ans, je n’ai jamais quitté les champs de bataille », assurait-il encore. Conclusion implacable de cet exposé, dont la notion de « service » ‒ habilement déclinée ‒ formait la clé de voûte : « servir utilement » Louis XVIII, « par tous [ses] moyens et tout [son] zèle », à la tête de « la 16e ou de la 22e division militaire, ou tout autre commandement » (34).

Des documents de cette nature, les bureaux du ministère de la Guerre en reçurent par centaines durant l’été 1814 : empreints de la crainte d’un déclassement, tous signalent des militaires soucieux de poursuivre leur carrière ou, a minima, d’obtenir une retraite décente pour subvenir à leurs besoins ou à ceux de leur famille. Les espérances du général furent effectivement déçues : le commandement des divisions militaires qu’il visait lui échappa. Car pour administratives qu’elles étaient, telles fonctions n’en étaient pas moins politiques. « A une époque où le régime craignait, non sans raison, que la fidélité de l’armée ne lui soit pas acquise, il s’agissait de s’assurer que les régiments composant la défunte armée napoléonienne n’étaient pas enclins à la résistance, voire au complot contre la monarchie restaurée » (35), rappelle à ce propos Jean-Claude Caron. Le rejet de ses offres de service incite à penser que le degré de confiance dont bénéficiait Corbineau dans les cercles gouvernementaux était limité. Son tout récent passé d’aide de camp de « Buonaparte » constituait indubitablement une macule. Aussi, au début du mois de septembre, se retrouva-t-il placé en non-activité. Maigre consolation : rétablie quelques mois auparavant, la croix de Saint-Louis – « flatteuse distinction de Sa Majesté » que notre homme avait ardemment sollicitée le 14 juillet ‒ lui fut octroyée.

… Ou un « conspirateur » ? (octobre 1814-printemps 1815)

Privé de commandement et d’affectation, Corbineau fut provisoirement rendu à la vie civile. Domicilié au 25, rue Joubert à Paris, il demeura en contact avec de nombreux collègues généraux. Simultanément, la police de Louis XVIII – placée sous l’autorité du comte Beugnot ‒ se montrait particulièrement vigilante en traquant toute manifestation favorable à Napoléon. Pour ce faire, le ministre fit surveiller de très près un certain nombre de personnalités en vue sous l’Empire, d’autant plus si elles ne s’étaient pas clairement ralliées à la monarchie. De fait, les généraux furent tout particulièrement épiés. Au mois d’octobre, Beugnot crut ainsi déceler en la personne de Vandamme la tête pensante d’un potentiel complot. « Je reçois depuis quelques jours des rapports et des avis qui indiquent de la fermentation. Au milieu des bruits qui circulent à cet égard, j’ai donné une attention particulière à celui portant qu’aujourd’hui même il y avait eu chez le général Vandamme une réunion à laquelle avaient assisté plusieurs officiers généraux aussi mécontents que lui et proclamant que leurs services sont méconnus, que leurs lauriers sont flétris et que les préférences de la Cour sont pour ceux qui ont fait la guerre à la France » (36). Sous la plume de Beugnot, on retrouve l’élément militaire classique des complots bonapartistes, dont la récente transition politique aurait « frustré » les participants. Au nombre de ces « officiers généraux mécontents », le ministre recensa Valence, mais également Le Marois, Lallemand, Fournier, Evers et … Corbineau. Le 10 octobre, la sanction tomba. Envoyé prendre un commandement à Cassel, Vandamme fut opportunément éloigné de la capitale ; les soupçons de complot continuèrent néanmoins de peser sur lui. Quant à Jean-Baptiste Juvénal, son nom ne manqua pas d’apparaître à intervalles réguliers dans les bulletins de police adressés au roi. Il semble ainsi avoir rencontré Caulaincourt, durant les brefs séjours que ce dernier – retiré dans sa propriété picarde – faisait à Paris. A la fin du mois de novembre, il se trouvait « au nombre des généraux que différents rapports indiquent en ce moment comme cachant mal leur humeur », à l’instar des généraux Ornano, Exelmans et Lallemand. « On prétend qu’ils s’occupent de rédiger des listes de mécontents. Il est vrai qu’ils tiennent des propos et affichent un ton général de critique contre la marche du gouvernement » (37), indiquait encore Beugnot, tout en convenant qu’il « n’apercevait aucune trace de plan arrêté ni de moyen d’exécution ». Malgré tout, Exelmans, Rapp, Sébastiani et Corbineau firent l’objet d’une surveillance renforcée. « J’ai des agents qui les suivent », se félicitait le ministre.

Par ailleurs, plusieurs historiens associèrent Corbineau aux complots militaires ‒ souvent inorganisés ‒ échafaudés contre Louis XVIII au début de l’année 1815. Quant à Frédéric Bluche, il rappelle avec justesse que « beaucoup d’idées reçues circulent quant au personnel de ces complots » (38). Les indices d’une participation effective du général marchiennois s’avèrent d’ailleurs pour le moins ténus. Il est néanmoins avéré que tout comme Sébastiani, il fut l’une des figures majeures de l’agitation bonapartiste au sein des cercles d’officiers généraux. A la 2nde Restauration, telle prise de position ne fut pas sans conséquences. Elle fut en effet amalgamée au prétendu « complot militaire », qui aurait permis le retour de l’« Usurpateur » et les Cent-Jours.

Cent jours intenses (20 mars-juillet).

Le  1er mars, Napoléon, après trois jours de mer à bord de L’Inconstant, débarqua non loin d’Antibes, à Golfe-Juan. Trois semaines plus tard, le « vol de l’Aigle » s’achevait par son entrée aux Tuileries. Dans l’intervalle, le régime des Bourbons s’était effondré tel un château de cartes. Dans la nuit du 19 au 20 mars, Louis XVIII, accompagné de sa cour, de sa Maison militaire et de ses ministres, quitta Paris pour l’exil en Belgique.

Retour Napoléon Tuileries mars 1815

Vers 9h du soir le 20 mars 1815, Napoléon rentra triomphalement aux Tuileries ; l’occasion pour Jean-Baptiste Juvénal Corbineau de revenir sur le devant de la scène après dix mois d’éclipse – « Retour de Napoléon le 20 mars 1815 ». Eau-forte aquarellée de François-Louis Couché, d’après Francois-Joseph Heim, 1816.

Le retour de l’Empereur représentait pour Corbineau une occasion inespérée de revenir aux premières loges. Aussi s’empressa-t-il de lui faire allégeance. En retour, non seulement Napoléon en fit l’un de ses aides de camp – et l’invita à sa table le 29 mars (39) ‒ mais encore lui confia plusieurs missions délicates.

Traiter avec les « rebelles » du duc d’Angoulême dans le Midi (3-15 avril) …

Depuis la réapparition de « l’Aigle » à Paris, Louis-Antoine, duc d’Angoulême, avait cherché à contrôler les départements méridionaux. Si, au début avril, ses troupes ‒ un agrégat hétéroclite de volontaires royaux et de régiments restés fidèles aux Bourbons ‒ étaient dans une nasse, elles n’étaient cependant pas encore vaincues. Tout à sa volonté d’étouffer définitivement les menées royalistes, Napoléon dépêcha contre elles le général Grouchy et chargea Corbineau de seconder ce dernier. A la 2nde Restauration, les pamphlétaires « blancs », pour leur part,  se plurent à postuler que le Marchiennois avait – en réalité ‒ reçu mission de surveiller le futur maréchal.

Corbineau gagna d’abord à Lyon et y annonça l’arrivée des 7e, 14e, 20e et 24e régiments d’infanterie de ligne par les routes du Bourbonnais et de la Bourgogne. Il lui appartenait également de se rendre chez le maire et le préfet afin d’accélérer l’envoi des gardes nationales du Rhône au secours de leurs homologues du Dauphiné. Enfin, son passage dans la cité rhodanienne lui fournit l’opportunité de se faire porte-parole de l’Empereur. Dans une proclamation du 7 avril, l’aide de camp assura ainsi que « six mille rebelles, à la tête desquels se trouve le premier fils du comte d’Artois, veulent donner des lois à vingt-quatre millions d’hommes et rendre des Français à l’esclavage. Dans huit jours le sol sacré de la patrie sera purgé de ces rebelles. Qu’ils aillent de nouveau faire des efforts impuissants pour soulever des ennemis à la France, et se joindre à eux. On ne les connaît que pour les avoir vus à la suite des armées ennemies » (40). Convoquant des thématiques en usage durant la décennie révolutionnaire – « l’esclavage », la « Patrie en danger » ‒ Corbineau mit habilement en exergue la dichotomie rebelles/patriotes. Volontairement floue, cette terminologie visait à mobiliser toutes les énergies, bonapartistes et républicaines confondues.

Vaincu par le général Gilly – qui avait fait défection ‒, le duc d’Angoulême capitula le 8 avril à La Palud. Ses gains territoriaux passèrent promptement sous le contrôle des troupes impériales. Le licenciement de l’armée royale fut également acté, tout comme l’amnistie des gardes nationaux ayant servi le duc. Un grain de sable – l’arrivée de Grouchy et de Corbineau ‒ grippa pourtant cette belle mécanique en empêchant le départ du duc. Légaliste, Grouchy prit ses instructions directement auprès de l’Empereur. Or, il apprit dans le même temps que des troubles agitaient le département des Bouches-du-Rhône. De fait, accompagné de l’avant-garde de ses troupes, Grouchy se porta sur Avignon, « laissant [à Pont-Saint-Esprit] le général Corbineau avec M. le duc d’Angoulême et des forces suffisantes pour répondre de sa sûreté » (41). Jean-Baptiste Juvénal se retrouvait ainsi investi du rôle – peu agréable ‒ de geôlier. Le 13, lui parvinrent les ordres de Napoléon, annexés à une lettre de Davout, ministre de la Guerre. Le duc d’Angoulême se vit signifier les conditions de sa libération le lendemain soir. Corbineau s’efforça alors de faire scrupuleusement respecter les prescriptions de son maître. Edictées le 11 avril au palais des Tuileries, ces dernières stipulaient en effet que le duc « s’obligerait à restituer les diamants de la Couronne [d’une valeur de 14 millions de francs], qui sont propriétés de la Nation » (42). Angoulême répondit qu’il « ne pouvait s’engager à aucune restitution semblable, le roi [Louis XVIII] étant le maître ; mais qu’il ne voyait aucun inconvénient d’en faire la demande, puisque sa libération en était le prix » (43). Naturellement, lesdits diamants ne furent pas rendus. Dès lors, Grouchy chargea l’aide de camp de l’Empereur de conduire le duc au petit port de Sète. Accompagné d’un nombre réduit de fidèles, ce dernier s’embarqua pour l’Espagne à bord d’un paquebot suédois. Corbineau, pour sa part, regagna Paris.

…  Avant une mission en Vendée insurgée (25 mai-début juin) …

Si, au printemps 1815, les départements méridionaux se rallièrent difficilement au pouvoir impérial, la Vendée fit également vibrer les espoirs royalistes. Une insurrection s’y déclencha d’ailleurs à la mi-mai. Informé dans la soirée du 17, Napoléon mit immédiatement sur pied une « armée de la Loire », composée de troupes disparates. Quatre jours plus tard, il envoya à Angers son aide de camp Corbineau, dont la presse locale éventa l’arrivée le 24. Réputé « pour sa modération et sa fermeté » (44), celui-ci agit selon deux logiques complémentaires. En premier lieu, l’Empereur lui avait prescrit la manière forte. Ainsi lui conseillait-il « de raser la maison de La Rochejaquelein et de frapper un grand coup ». Pour ce faire, il lui fallut organiser les troupes chargées des opérations de pacification. Ces dernières comprenaient notamment les 15e et 26e régiments d’infanterie de ligne, un bataillon de 500 gendarmes, ainsi que les 400 cavaliers des dépôts installés sur la Loire. Confronté à la faiblesse des effectifs disponibles, Corbineau fit également appel – réminiscence de la Révolution ‒ aux fédérés locaux, qui servirent de forces d’appoint. En outre, ces dispositions militaires se doublaient d’un volet diplomatique. Quoique les historiens royalistes se firent l’écho du « mystère » l’entourant, Corbineau reçut en réalité Malatric, Flavigny et La Béraudière, émissaires des insurgés. Cette rencontre déboucha au demeurant sur une conférence avec D’Autichamp, l’un des principaux chefs vendéens. L’aide de camp de l’Empereur ne mena guère ces négociations à leur terme, pas plus qu’il ne prit le commandement de la place de Nantes, ainsi que l’annonçait le Journal de Lyon et du département du Rhône dans son édition du 31 mai. Napoléon le rappela en effet à Paris et lui substitua le général Lamarque, prié de conclure tant les opérations militaires que les négociations de paix. A cet égard, l’Empereur affirma « qu’il avait besoin de [Corbineau] pour la grande guerre [la campagne à venir en Belgique] » (45). Il est plus vraisemblable qu’il n’ait pas souhaité que la lutte contre « la Vendée » fût conduite par un officier général directement attaché à sa personne.

… Et le départ pour la campagne en Belgique (10-21 juin).

Le 12 juin, Napoléon quitta son palais des Tuileries pour se rendre à Avesnes : la courte campagne de Belgique ne tarderait pas à s’ouvrir. Le personnel de sa Maison avait préparé et organisé ce déplacement impérial dès le début du mois. Il avait conçu un dispositif réduit à 14 voitures, propre à faire le déplacement outre-Quiévrain. « La vitesse voulue par l’Empereur ne permettait pas de traîner en route » (46), rappelle à propos Pierre Branda. De fait, seul son service personnel, qui comprenait notamment ses deux voitures et une troisième pour ses aides de camp, se présentait comme à l’accoutumée. Au départ de Paris, y prirent place les généraux Dejean, Flahaut, Lebrun, Labédoyère et Corbineau (47).

Après la victoire de Ligny (le 16 juin) et la bataille des Quatre-Bras (le lendemain), Napoléon fit halte dans une vieille et solide ferme dénommée « Le Caillou ». Située entre Genappe et Mont-Saint-Jean, en bordure de la chaussée de Bruxelles, elle servirait de « palais impérial » pour la nuit du 17 au 18. Trois officiers de la Maison – De Guerchy, Baillon et Ravel – s’étaient efforcés de conférer à la bâtisse une âme impériale ; les dispositions d’étiquette valables aux Tuileries avaient été respectées autant que possible. A gauche de l’entrée, aides de camp, officiers d’ordonnance et pages s’installèrent dans une pièce exigüe, transformée pour l’occasion en salon de service. C’est là que Jean-Baptiste dormit la veille de sa dernière bataille, dans des conditions qu’on imagine précaires. La chambre du souverain était contigüe. Venaient ensuite le salon et la salle à manger, qui firent respectivement office de cabinet de l’Empereur et de service des cartes.

Napoléon à la ferme du Caillou 18 juin 1815 Patrice Courcelle

18 juin 1815, 9h du matin. Après qu’un déjeuner lui ait été servi, Napoléon tint un conseil de guerre à la ferme du Caillou – Gouache de Patrice Courcelle présentée au musée du Dernier Quartier Général de Napoléon.

Vers 9h le lendemain matin, l’Empereur convia son état-major à un bref « déjeuner à la fourchette ». Cette pause achevée, Napoléon et sa suite montèrent à cheval. Vers 11h30, le canon tonna du côté du bois d’Hougoumont : la célèbre bataille de Waterloo venait de commencer. Corbineau demeura une partie de la journée auprès de l’Empereur. En début d’après-midi, il fut néanmoins dépêché auprès du général Lallemand afin de réorienter les feux de la « grande batterie ». Relevant davantage des attributions d’un « petit aide de camp », cette mission ne laisse pas de surprendre. Pourtant, le général avait déjà agi pareillement la veille, en intimant au colonel Sourd ‒ commandant le 2e régiment de lanciers ‒ l’ordre de poursuivre les troupes britanniques sur la route de Bruxelles. Néanmoins, dans un contexte de « faillite des transmissions » ‒ et alors même que le personnel du Grand Quartier Général Impérial s’avérait moins performant que par le passé ‒, l’Empereur confia sans doute ses consignes à un « homme de toute confiance ». Le soir, Jean-Baptiste Juvénal Corbineau se trouvait aux côtés de l’Empereur dans le carré du 1er bataillon du 2e régiment de grenadiers à pied de la Garde Impériale.

Napoléon à Waterloo Raffet

Champ de bataille de Waterloo, soirée du 18 juin 1815. La défaite consommée, des généraux – au nombre desquels Corbineau – conjurèrent l’Empereur de se retirer – Gravure  sur acier d’après une composition de Raffet. 

A l’instar de Reille, de Bertrand et de La Bédoyère, il était également présent lors de la halte de l’Empereur à l’auberge du Lion d’Or, à Philippeville, le 19 juin vers 9h du matin. Sans doute vit-il son maître défait s’atteler à la rédaction des Bulletins relatifs aux batailles de Ligny et de « Mont-Saint-Jean » ; probablement l’entendit-il déclarer « Tout n’est pas perdu ». Chevauchant derrière la berline de l’Empereur, Drouot, Gourgaud, La Bédoyère, Canisy, Fleury de Chaboulon et Corbineau traversèrent ensuite Laon, Soissons, Villers-Cotterêts puis Dammartin, avant d’arriver – couverts de boue et épuisés ‒ au palais de l’Elysée le 21 juin à 8h du matin. « Caulaincourt », note Thierry Lentz, « les attendait au bas du perron » (48).

Corbineau repartit à bride abattue pour le nord du pays, déjà envahi par les troupes anglo-prussiennes. Il parvint à Soissons le 24 juin, porteur d’une lettre de Davout, « relative à la nouvelle distribution du commandement de l’armée ». Ce fut de là qu’il adressa une lettre au ministre de la Guerre, dans laquelle il se montrait optimiste. Il y assurait par exemple que les effectifs de l’armée s’élevaient alors à 60000 hommes, s’y félicitait du recul de la désertion, comme du bon esprit témoigné par les troupes (49). La presse retint de ce rapport « que l’armée se réorganis[ait] du côté de Soissons, et que notre situation dev[enait] meilleure » (50). Ces quelques lignes visaient à soutenir le moral de la population, ébranlé par la défaite de Waterloo. Elles n’étaient pas dénuées d’un fond de vérité : non seulement la Garde Impériale se réorganisait, mais encore Grouchy avait assurément réussi son mouvement de retraite, ramenant ainsi son corps d’armée intact.

Ultimes services et épuration (juillet-décembre 1815).

Rechercher des accommodements avec l’occupant (juillet) …

Le 3 juillet, tandis que Napoléon – déchu une seconde fois ‒ arrivait à Rochefort, Corbineau était rentré dans la capitale. Ce même jour, les opérations militaires cessèrent suite à l’entrée en vigueur d’une convention signée par les Français et les Anglo-Prussiens au palais de Saint-Cloud. Paris capitulait, tandis que l’armée française se retirait derrière la Loire avec armes et bagages. En outre, l’ultime article de ladite convention stipulait « qu’il ser[ait] nommé, de part et d’autre, des commissaires pour surveiller l’exécution de la présente convention ». Le 4, Davout désigna les généraux Grundler, Turreau de Liniers et Corbineau. Appelés à se comporter en diplomates, il revenait à ces trois hommes de trouver – dans ce contexte d’occupation militaire ‒ des compromis avec les troupes coalisées. Au demeurant, les occasions d’intervenir ne manquèrent guère, d’autant que selon les dires de Davout, les Prussiens « les abreuvèrent de dégoûts ». Le 9 juillet, les commissaires français s’émurent ainsi des velléités prussiennes de faire sauter le pont d’Iéna (51). Or, rappelèrent-ils, cette décision violait l’article XI de la convention signée moins d’une semaine auparavant. Le 12, ils s’appuyèrent de nouveau sur cet article pour dénoncer la volonté du major prussien Lavenitz de « prendre possession, par le droit de la guerre, des plans en relief des places fortes de France, établies dans les combles de l’Hôtel des Invalides » (52). Le même jour, ils apprirent que les troupes russes et autrichiennes bafouaient les termes de l’armistice et entreprirent par conséquent « les démarches nécessaires pour que ces derniers soient reconnus par tout le monde » (53).

… Avant un adieu aux armes ? (août-décembre)

Lorsque ‒ au cours de l’été ‒ s’acheva sa mission, la situation du général était compromise. Le Marchiennois en était conscient : n’avait-il pas concouru à l’arrestation du duc d’Angoulême et été aide de camp de l’« Usurpateur » ? Ne continuait-il pas de fréquenter des individus pourtant étroitement surveillés par les indicateurs de la police, telle Mme Hamelin, domiciliée rue Blanche, à Paris ? Probablement protesta-t-il, malgré tout, de son dévouement au régime bourbonien une nouvelle fois restauré. Il est également vraisemblable qu’il tenta alors d’activer les réseaux susceptibles de l’aider. Car l’heure n’en était pas à l’amnistie, pas plus qu’à la clémence. Une « Terreur blanche » d’une rare violence frappa les départements méridionaux, avant de s’institutionnaliser. Dans les derniers jours de juillet, Corbineau apprit ainsi la promulgation de l’ordonnance royale du 24 de ce mois, décrétant l’arrestation de 57 militaires ayant trahi la cause royale « avant le 23 mars » et l’existence d’une autre liste de dix-huit généraux devant être traduits en conseil de guerre. Parmi eux, figuraient des hommes – tels Grouchy, Drouot et Bertrand ‒ qu’il avait côtoyés au cours des mois précédents. Quant à son cas personnel, la sanction – un placement en non-activité – tomba le 1er août : un moindre mal, assurément. Les royalistes se penchant moins sur les Etats de service que sur l’attitude politique, ladite sanction fut définitivement entérinée le 23 décembre 1815 par une commission chargée d’examiner la conduite des officiers aux Cent-Jours. Le rapport concernant Jean-Baptiste Juvénal, accablant, démontrait qu’il avait

  • arboré l’étendard de la rébellion dans le midi de la France
  • réprimé et puni les mouvements des fidèles serviteurs du Roi en faveur de l’autorité légitime.
  • marché contre l’armée de S.A. Royale Mgr le duc d’Angoulême et concouru à l’arrestation de ce prince.
  • Il ne peut être noté d’une manière favorable (54).

Surtout, ledit rapport actait le retour de notre homme à la vie civile, après deux décennies passées dans les camps militaires comme sur les champs de bataille.

(A suivre …)


Notes.

(1) Service Historique de la Défense (Vincennes), dossier administratif de Jean-Baptiste Juvénal Corbineau. Lettre de la baronne Corbineau à Napoléon, 9 janvier 1813.

(2) Colrat, Jean-Claude, Des hommes au plus près de l’Empereur : Ses aides de camp, officiers d’ordonnance, pages et écuyers, hors-série n°29 du Briquet, auto-édition, 2017, p.5.

(3) Chiffres cités in Brun, Jean-François, « Le cheval à la Grande Armée », Revue Historique des Armées, 249, 2007, p. 40.

(4) Lettre de Napoléon à Clarke, ministre de la Guerre, 26 mars 1813. Pièce reproduite in Houdecek, François (dir.), Napoléon Bonaparte : Correspondance générale (Le commencement de la fin, janvier 1813-juin 1813), tome 13, Fayard, 2016.

(5) Brun, Jean-François, op.cit, p. 41.

(6) Service Historique de la Défense (Vincennes), dossier administratif de Jean-Baptiste Juvénal Corbineau. Etats de service, 2 octobre 1838.

(7) Lettres citées in Nicolas, C., Une famille de Sommiérois, Imprimerie de la Revue du Midi, 1904, p. 126.

(8) Service Historique de la Défense (Vincennes), Situation de la 1ère division de cavalerie légère du 1er corps d’armée, 15 août 1813.

(9) Lettre de Napoléon au général Corbineau, Görlitz, 20 août 1813. Pièce reproduite in Houdecek, François (dir.), Napoléon Bonaparte : Correspondance générale (Leipzig, juin 1813-décembre 1813), tome 14, Fayard, 2017.

(10) Bertaud, Jean-Paul, « Napoléon journaliste : Les bulletins de la gloire », Le temps des médias, 1, 2005, p. 16.

(12) Fain, Agathon Jean-François, Manuscrit de 1813, contenant le précis des événemens de cette année, pour servir à l’Histoire de l’Empereur Napoléon, Delaunay Libraire, 1825, p. 317.

(13) Marquet de Norvins, Jacques, Histoire de Napoléon, Furne et Compagnie, 1827, tome 4, p. 31.

(14) Lettre du général Corbineau au major-général Berthier, 30 août 1813. Lettre citée in Gaillot, Christian, Itinéraire d’un général de cavalerie sous l’Empire : le comte Juvénal Corbineau (1776-1848), auto-édition, 1998, p. 16.

(15) Lettre de Napoléon au major-général Berthier, Hartau, 4 septembre 1813. Pièce reproduite in Houdecek, François (dir.), Napoléon Bonaparte : Correspondance générale (Leipzig, juin 1813-décembre 1813), tome 14, Fayard, 2017.

(16) Nomination du général Corbineau à la tête de la gendarmerie d’élite, 15 novembre 1813. Lot n°167 de la vente Livres, autographes et manuscrits, SVV Gros et Delettrez, 2 avril 2010.

(17) Gioaninni, Marco, Nafziger, George F., The Defense of the Napoleonic Kingdom of Northern Italy (1813-1814) Praeger Publishers, 2001, p. 101.

(18) Lettre de Napoléon au général Corbineau, commandant par intérim la gendarmerie d’élite, 6 décembre 1813. Pièce reproduite in Houdecek, François (dir.), Napoléon Bonaparte : Correspondance générale (Leipzig, juin 1813-décembre 1813), tome 14, Fayard, 2017.

(19) Fain, Agathon Jean-François, Manuscrit de 1814, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l’histoire des six derniers mois du règne de Napoléon, Martin Bossange et Compagnie, 1823, p. 81.

(20) Lettre du général Corbineau à Napoléon, 5 mars 1814. Pièce reproduite in Delaître, Fabrice, Reims, 13 mars 1814 : Le dernier sourire de la fortune, Historic’One Editions, 2014, p. 90.

(21) Proclamation du général Corbineau aux habitants du département de la Marne, 8 mars 1814. Pièce reproduite in Delaître, Fabrice, op.cit, p. 91.

(22) Sapori, Michèle, Le chevalier de Maison-Rouge, Editions de la Bisquine, 2016, p. 142-145. Un bref rapport du général Corbineau notifiant l’exécution du chevalier de Rougeville est également conservé aux Archives Nationales (AF/IV/1670).

(23) Comeyras, Jean-François, chevalier de, Un bon Français à ses concitoyens, Auguste Mie Imprimeur, 1831, p. 20.

(24) Archives de la Grande Chancellerie de la Légion d’honneur, dossier du général Jean-Baptiste Juvénal Corbineau (LH/588/28). Lettre du major-général Berthier au général Corbineau, Saint-Dizier, 23 mars 1814.

(25) Calvet, Stéphane, Cambronne : La légende de Waterloo, Vendémiaire, 2016, p. 143.

(26) Gaillot, Christian, Itinéraire d’un général de cavalerie sous l’Empire : le comte Juvénal Corbineau (1776-1848), auto-édition, 1998, p. 21.

(27) Lettre de Napoléon au général Corbineau, Fontainebleau, 13 avril 1814. Lettre reproduite in Lentz, Thierry, Les vingt jours de Fontainebleau : La première abdication de Napoléon (31 mars-20 avril 1814), Perrin, 2014.

(28) « Corbineau, Jean-Baptiste Juvénal, baron, puis comte, général français », in Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, tome 11, Firmin Didot Imprimeurs, 1855, p. 779.

(29) Marie Adrienne Eugénie Corbineau naquit le 22 juillet 1814 et décéda à l’âge de 23 ans.

(30) Serna, Pierre, La république des girouettes. 1789-1815 et au-delà, une anomalie politique : La France de l’extrême centre, Champ Vallon, 2005, p. 157.

(31) Calvet, Stéphane, op.cit, p. 144.

(32) Une lettre du 14 juin 1814 révèle qu’il sollicita par exemple l’inspection de cavalerie du général Milhaud, démissionnaire.

(33) Service Historique de la Défense (Vincennes), dossier administratif de Jean-Baptiste Juvénal Corbineau. Lettre du général Corbineau au général Dupont, ministre de la guerre, pour solliciter le commandement de la 14e division militaire, 30 juin 1814.

(34) Service Historique de la Défense (Vincennes), dossier administratif de Jean-Baptiste Juvénal Corbineau. Lettre du général Corbineau au roi Louis XVIII pour solliciter un commandement, 21 juillet 1814.

(35) Caron, Jean-Claude, Les deux vies du général Foy (1755-1823) : Guerrier et législateur, Champ Vallon, 2014.

(36) Pièce citée in Boudon, Jacques-Olivier, L’Empire des polices, La Librairie Vuibert, 2017.

(37) Ibid.

(38) Bluche, Frédéric, Le Bonapartisme : Aux origines de la droite autoritaire (1800-1850), Nouvelles Editions Latines, 1980, p. 131.

(39) Branda, Pierre, Napoléon et ses hommes, Perrin, 2011.

(40) Proclamation du lieutenant-général baron Corbineau, aide de camp de S.M. l’Empereur, Lyon, Imprimerie Kindelem, 7 avril 1815.

(41) Grouchy, Emmanuel, marquis de, Mémoires du maréchal Grouchy, tome 3, E. Dentu, 1873, p. 343.

(42) Coustin, François de, Louis XIX, duc d’Angoulême, Perrin, 2017, p. 145.

(43) Ibid.

(44) Fleury de Chaboulon, Pierre-Alexandre Edouard, Mémoires pour servir à l’histoire de la vie privée, du retour et du règne de l’Empereur Napoléon en 1815, Arnold Lacrosse Imprimeur, 1820, p. 60.

(45) Lettre de Napoléon au général Corbineau, Paris, 21 mai 1815. Lettre reproduite in Correspondance de Napoléon 1er, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III, Imprimerie Impériale, 1869.

(46) Branda Pierre, « La campagne de 1815 avec la Maison de l’Empereur », in Tulard, Jean (dir.), La Berline de Napoléon : Le mystère du butin de Waterloo, Albin Michel, 2012, p. 42.

(47) Pawly, Ronald, Napoleon’s Imperial Headquarters (2) : On campaign, Osprey Publishing, 2005, p. 8.

(48) Lentz, Thierry, Nouvelle Histoire du Premier Empire : Les Cent-Jours (1815), tome 4, Fayard, 2010.

(49) Service Historique de la Défense (Vincennes), dossier administratif de Jean-Baptiste Juvénal Corbineau. Lettre du général Corbineau à Davout, ministre de la Guerre, Soissons, 25 juin 1815.

(50) Et notamment le Journal du département du Rhône, dans son édition du 1er juillet 1815.

(51) Lettre des commissaires françaises aux commissaires alliés, Paris, 9 juillet 1815. Pièce reproduite in Supplementary Despatches and Memoranda of Field Marshal Arthur, Duke of Wellington, tome 11, John Murray, 1854, p. 22.

(52) Lettre des commissaires français aux commissaires alliés, Paris, 12 juillet 1815. Pièce reproduite in Memoirs and Correspondence of Viscount Castlereagh, Second Marquess of Londonderry, tome 2, John Murray, 1853, p. 425-426.

(53) Lettre des commissaires français, Paris, 12 juillet 1815. Pièce reproduite in Exposé justificatif de la conduite politique de M. le lieutenant-général comte Clausel, depuis le rétablissement des Bourbons en France jusqu’au 24 juillet 1815, Pillet Imprimeur, 1816, p. 118.

(54) Chuquet, Arthur, Lettres de 1815 – 1ère série, Honoré Champion, 1911, p. 360.


Sources et bibliographie consultées.

  • Pièces conservées aux Archives Nationales de Pierrefitte-sur-Seine et au Service Historique de la Défense de Vincennes.
  • Diverses notices de dictionnaires biographiques.
  • Bertaud, Jean-Paul, « Napoléon journaliste : Les bulletins de la gloire », Le temps des médias, 1, 2005, p. 10-21.
  • Beugnot, Jacques-Claude, Napoléon et la police sous la première Restauration d’après les rapports du comte Beugnot au roi Louis XVIII, Roger et Chenaviz, 1913.
  • Bluche, Frédéric, Le Bonapartisme : Aux origines de la droite autoritaire (1800-1850), Nouvelles Editions Latines, 1980.
  • Boudon, Jacques-Olivier, Napoléon et la dernière campagne : Les Cent-Jours 1815, Armand Colin, 2015.
  • Boudon, Jacques-Olivier, L’Empire des polices, La Librairie Vuibert, 2017.
  • Branda, Pierre, Napoléon et ses hommes, Perrin, 2011.
  • Branda Pierre, « La campagne de 1815 avec la Maison de l’Empereur », in Tulard, Jean (dir.), La Berline de Napoléon : Le mystère du butin de Waterloo, Albin Michel, 2012, p. 40-54.
  • Brun, Jean-François, « Le cheval à la Grande Armée », Revue Historique des Armées, 249, 2007, p. 38-74.
  • Calvet, Stéphane, Cambronne : La légende de Waterloo, Vendémiaire, 2016.
  • Caron, Jean-Claude, Les deux vies du général Foy (1755-1823) : Guerrier et législateur, Champ Vallon, 2014.
  • Chanet, Jean-François, Crépin, Annie, et Windler, Christian (dir.), Le temps des hommes doubles : Les arrangements face à l’occupation de la Révolution à la guerre de 1870, Presses Universitaires de Rennes, 2013.
  • Chuquet, Arthur, Lettres de 1815 – 1ère série, Honoré Champion, 1911.
  • Colrat, Jean-Claude, Des hommes au plus près de l’Empereur : Ses aides de camp, officiers d’ordonnance, pages et écuyers, hors-série n°29 du Briquet, auto-édition, 2017.
  • Coustin, François de, Louis XIX, duc d’Angoulême, Perrin, 2017.
  • Delaître, Fabrice, Reims, 13 mars 1814 : Le dernier sourire de la fortune, Historic’One Editions, 2014.
  • Fain, Agathon Jean-François, Manuscrit de 1814, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l’histoire des six derniers mois du règne de Napoléon, Martin Bossange et Compagnie, 1823.
  • Fain, Agathon Jean-François, Manuscrit de 1813, contenant le précis des événemens de cette année, pour servir à l’Histoire de l’Empereur Napoléon, Delaunay Libraire, 1825.
  • Gaillot, Christian, Itinéraire d’un général de cavalerie sous l’Empire : le comte Juvénal Corbineau (1776-1848), auto-édition, 1998.
  • Gioaninni, Marco, Nafziger, George F., The Defense of the Napoleonic Kingdom of Northern Italy (1813-1814) Praeger Publishers, 2001.
  • Grouchy, Emmanuel, marquis de, Relation succincte de la campagne de 1815 en Belgique, Delanchy Imprimeur, 1843.
  • Grouchy, Emmanuel, marquis de, Mémoires du maréchal Grouchy, tome 3, E. Dentu, 1873.
  • Grouchy, Emmanuel, marquis de, Mémoires du maréchal Grouchy, tome 5, E. Dentu, 1874.
  • Houdecek, François (dir.), Napoléon Bonaparte : Correspondance générale (Leipzig, juin 1813-décembre 1813), tome 14, Fayard, 2017.
  • Lentz, Thierry, Nouvelle histoire du 1er Empire : L’effondrement du système napoléonien (1810-1814), tome 2, Fayard, 2004.
  • Lentz, Thierry, Nouvelle Histoire du Premier Empire : Les Cent-Jours (1815), tome 4, Fayard, 2010.
  • Lentz, Thierry, Les vingt jours de Fontainebleau : La première abdication de Napoléon (31 mars-20 avril 1814), Perrin, 2014.
  • Macé, Jacques, Le général Gourgaud, Nouveau Monde Editions, 2006.
  • Marquet de Norvins, Jacques, Histoire de Napoléon, Furne et Compagnie, 1827.
  • Nélias, Thierry, L’adieu à l’Empire : Napoléon, de Leipzig à l’île d’Elbe, La Librairie Vuibert, 2016.
  • Nicolas, C., Une famille de Sommiérois, Imprimerie de la Revue du Midi, 1904.
  • Pawly, Ronald, Napoleon’s Imperial Headquarters (2) : On campaign, Osprey Publishing, 2005.
  • Serna, Pierre, La république des girouettes. 1789-1815 et au-delà, une anomalie politique : La France de l’extrême centre, Champ Vallon, 2005.
  • Wissocq, Fernand de, Trois soldats : Constant, Juvénal et Hercule Corbineau, 1904.
  • Zins, Ronald, L’Armée des Alpes et les Cent-Jours à Lyon, Horace Cardon, 2003.

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