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Bienvenue sur Art & Empire.

Vous y découvrirez un aperçu de ma collection dédiée à la période Révolution – 1er Empire, ainsi que des articles et recensions de mon cru.

Bonne visite et bonne lecture !

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Jean-Baptiste Juvénal Corbineau, un inconnu illustre – Partie 4 (1816-1848, et au-delà)

Quinze années difficiles (1816-1830).

 Une infructueuse « entrée en politique » (1819-1820).

Les Bourbons une seconde fois restaurés, Jean-Baptiste Juvénal Corbineau dut, à l’instar de nombreux officiers généraux, se réadapter à la vie civile. Force est de constater qu’il ne resta guère inactif, comme spectateur des événements. Au contraire, il entra rapidement en politique. De fait, il rejoignit les rangs d’une opposition en cours de constitution agrégeant – dans une nébuleuse aux contours encore flous ‒ indépendants, bonapartistes, libéraux et orléanistes. En 1819, Jean-Baptiste Juvénal se présenta à la députation : il allait devoir mener campagne, conduire une véritable bataille politique. Or, dans ce domaine, le général se révélait novice. Néanmoins, dans un contexte où l’opinion publique était redevenue sensible à l’idée de « Grande Nation », « être un général d’Empire n’était pas un handicap, mais pouvait, à l’inverse, devenir un substantiel avantage » (1). Le général reçut d’ailleurs le soutien du Guide électoral, un ouvrage d’obédience libérale. Certes, si ses auteurs assuraient « ne répondre de qui que ce soit », ils recommandaient implicitement aux électeurs « quelques hommes dont la vie passée paraît être une garantie pour l’avenir » (2). Aussi, au même titre que d’autres ex-officiers de l’armée impériale, Jean-Baptiste Juvénal Corbineau eut-il les honneurs d’une élogieuse notice de quelques lignes. Fruit d’une « remise en ordre biographique » de bon aloi, elle était rédigée comme suit : « Corbineau (Jean-Baptiste Juvénal) est d’une race militaire, quoiqu’il ne porte pas les épaules élevées, selon le système de Chateaubriand. Il a fait les campagnes d’Allemagne et d’Espagne, et a combattu à Waterloo. Il a porté dans la vie privée de nobles souvenirs, et l’estime de lui-même. Le général Corbineau n’a trahi ni son pays, ni son bienfaiteur » (3). En dépit de cette faltteuse présentation, retrouver une quelconque trace de l’implication de Jean-Baptiste Juvénal dans les élections de 1820 s’est révélé impossible. Est-ce à dire que sa candidature ne fut guère validée par les autorités préfectorales, ou qu’il ne parvint pas à réunir les fonds nécessaires à la bonne marche de sa campagne ?

La tentation carbonariste (1818-1822).

Si ses velléités de lutte, par la voie des urnes, contre le régime bourbonien furent réduites à néant, Corbineau n’abandonna pas pour autant le combat. Contrairement à son collègue Foy, il ne renonça pas à la « politique de l’ombre ». Dès 1818, il avait intégré les « Amis de la liberté de la presse », une société regroupant une soixantaine d’individus cooptés – hommes de lettres, ex-officiers de l’Empire, acteurs de la Révolution et des Cent-Jours ‒, se réunissant le plus souvent chez La Fayette, « sorte de centre où venaient se rencontrer tous les projets de résistance, quelque divers qu’ils fussent ». Elle était en outre dotée d’un comité directeur de douze membres correspondant avec les provinces et dont les attributions nourrirent fantasmes et craintes irrationnelles chez les royalistes « ultras ». Au cours de l’été 1820, de nombreux membres des « Amis de la liberté de la presse » rejoignirent la haute-vente de la Charbonnerie. Apparu à Naples en 1809, le carbonarisme s’était répandu en France à compter de 1818. Rassemblant républicains, bonapartistes et – plus largement – des opposants à la monarchie restaurée, cette société secrète visait, par le biais de complots fomentés en province, au renversement du régime des Bourbons. Quoique étroitement surveillé par les indicateurs de la police, Jean-Baptiste Juvénal présentait le profil d’un participant de second rang au sein de la haute vente. Son expertise quant aux questions militaires était néanmoins des plus appréciées. Frappée en son sein par une vague d’arrestations ainsi que par la condamnation à mort de plusieurs de ses membres, la charbonnerie fut décapitée en 1822 ; ces événements mirent assurément un terme à l’activisme politique du général Corbineau.

Les tracas d’un vétéran de la Grande Armée (1820-1825).

Exilé sur l’île de Sainte-Hélène, Napoléon décéda le 5 mai 1821. Ses ultimes écrits furent d’une part, son testament olographe, d’autre part, les codicilles, rédigés et signés entre le 15 et le 29 avril. Quelques temps avant sa mort, Napoléon s’était alarmé du fait que Jean-Baptiste Juvénal Corbineau appartenait « à une famille de braves, mais qu’il était sans fortune ». Qu’à cela ne tienne : la rédaction de son testament offrit à l’Empereur déchu l’occasion de récompenser ses « plus fidèles serviteurs ». Et de fait, Napoléon légua – via le 6e codicille du 24 avril ‒ 50000 francs à chacun de ses aides de camp Hogendorp, Caffarelli, Dejean et Corbineau, somme à prélever sur les deux millions issus de la liquidation de la liste civile d’Italie. A charge pour Eugène de Beauharnais de remettre lesdites sommes aux ayants droit. Or, jusqu’à sa mort le 21 février 1824, ce dernier demeura absolument inflexible. Lire la suite

Réglementer le costume pour exercer le pouvoir ? Le cas du Conseil des Cinq-Cents (1795-1799).

La République directoriale et son personnel politique : De la « légende noire » à un timide retour en grâce.

« Epoque pourtant passionnante, le Directoire attend encore son historien » (1), avance Patrice Gueniffey dans sa préface de Quatre-vingt quinze : La Terreur en procès, un récent essai de Loris Chavanette. Si tel constat n’est guère dénué de tout fondement, il mérite pourtant d’être tempéré. Certes, dans l’historiographie de la Révolution française, le Directoire a longtemps souffert d’une image dépréciée. En effet, il fut souvent perçu tel un temps de désordres auxquels se greffèrent les difficultés économiques, l’insécurité, l’instabilité politique et une politique extérieure ‒ marquée par des conquêtes militaires ‒ regardée comme « impérialiste ». Au demeurant, cette image noire prit corps très précocement. Ainsi, dès l’an VIII, les Directeurs avaient été dépeints comme malhonnêtes et responsables de l’instabilité politique ambiante. « Ceux qui se trouvaient à la tête du régime étaient plutôt pour naviguer sur une mer calme que dans les tempêtes » (2), postule encore Patrice Gueniffey après plus de deux siècles ; preuve s’il en est que ce poncif a la peau dure. S’il convient assurément de nuancer ces assertions, celles-ci n’en nourrirent pas moins la mauvaise réputation, instrumentalisée en temps voulu, du régime. Après le coup d’État de Brumaire, il importait en effet de légitimer le nouveau pouvoir, ce qui passa in fine par un dénigrement de la période directoriale qui servit de repoussoir au 1er Consul Bonaparte.

Dès lors, fallut-il attendre le dernier tiers du XXe siècle pour enfin disposer d’une synthèse – en l’espèce, La République directoriale de Boris Woronoff (1972) ‒ analysant les errements couramment imputés au Directoire. Cependant, la plus importante contribution à l’étude du Directoire échoit à ce jour aux quatre colloques successivement organisés entre 1997 et 2000, à Clermont, Lille, Valenciennes et Rouen. Sobrement intitulé La République directoriale, le premier s’évertue ainsi à présenter ce segment non pas comme un « intermède sans relief entre deux épopées [la Convention et le 1er Empire] » mais, au contraire, comme un « temps des possibles ». Il n’en reste pas moins que « les gouvernants ne sont pas jugés à l’aune de leurs intentions, mais de leur bilan » (3).

D’ailleurs, que sait-on précisément du profil desdits gouvernants ? Au vrai, les historiens de la Révolution française ne se sont guère appesantis sur leur cas. De fait, les Directeurs, pas plus d’ailleurs que les députés du Corps Législatif – membres du Conseil des Anciens et de celui des Cinq-Cents ‒, n’ont fait l’objet de la moindre étude récente. A la différence de leurs prédécesseurs de la Constituante et de la Convention, les députés du Conseil des Cinq-Cents ont-ils été ignorés par la recherche historique contemporaine. Ils forment par conséquent un champ d’investigation encore pratiquement vierge, un véritable « angle mort » de l’historiographie consacrée à la décennie révolutionnaire. Constat d’autant plus paradoxal que la réflexion afférente à l’« homme politique » en Révolution ‒ figure incarnée de manière privilégiée par les députés ‒ se révèle féconde.

Le costume, un attribut des députés en séance.

Élus à la faveur de quatre grands moments entre l’an IV et l’an VII, ces hommes furent envoyés siéger à Paris, d’abord dans la salle du Manège, puis au palais du Conseil des Cinq-Cents. En outre, ils reçurent l’insigne privilège de revêtir un uniforme, signe distinctif tant de leur appartenance à l’élite politique du Directoire que de leur assise dans la société post-thermidoriale. En effet, « le pouvoir directorial n’a pas échappé à la tentation d’instrumentaliser le costume, tant public que privé, pour afficher son idéologie et asseoir sa puissance » (4). Or, l’usage d’un costume officiel – fortement réglementé et largement mis en scène – obtint-il les effets escomptés ?

Députés Cinq Cents Gravures Costume 1796

Ensemble de gravures par Allix et Duplessis-Bertaux, dépeignant l’uniforme prescrit en 1795. A gauche et au centre, deux députés du Conseil des Cinq-Cents ; à droite, un membre du Conseil des Anciens. La visée didactique de ces réalisations apparaît sans ambiguïtés.

« Les membres du Corps législatif et tous les fonctionnaires publics portent, dans l’exercice de leurs fonctions, le costume ou le signe de l’autorité dont ils sont revêtus ; la loi en détermine la forme », édictait la Constitution de l’an III. Dès la fin de l’été 1795, la Convention finissante avait confié à son comité d’Instruction publique la production d’« un rapport sur le costume particulier à donner à chacun des deux conseils législatifs, et à tous les fonctionnaires publics ». En octobre, confronté à son collègue Barailon, le fameux abbé Grégoire parvint à faire adopter sa proposition : en l’occurrence, une tenue fortement inspirée des pratiques vestimentaires romaines – comment s’en étonner, dans un contexte d’« anticomanie » de bon aloi ? Elle se caractérisait principalement par une « robe longue et blanche, la ceinture bleue, le manteau écarlate (le tout en laine), la toque de velours bleu ». En outre, le règlement d’habillement de l’automne 1795 ordonnait que « toutes les matières et étoffes employées aux costumes des fonctionnaires publics seraient du cru du territoire de la République, ou de fabrique nationale ». Lire la suite

Jean-Baptiste Juvénal Corbineau, un inconnu illustre – Partie 3 (1813-1815)

Cet article fait suite à une première partie dédiée à la période 1776-1803 et à une deuxième portant sur la période 1804-1812. 

Des missions protéiformes, sur le front comme « à l’arrière » (1813).

Aide de camp de l’Empereur (26 janvier).
Portrait général Jean-Baptiste Juvénal Corbineau aide de camp Napoléon

Portrait du général de division Jean-Baptiste Juvénal Corbineau, aide de camp de Napoléon – Collection famille De Wissocq, Paris.

Le 9 janvier 1813, la baronne Corbineau écrivit à l’Empereur pour l’informer de la santé défaillante de son époux, « atteint d’une jaunisse considérable » et solliciter, à ce titre, « un congé qui le mette à portée de rétablir sa santé et de faire la campagne prochaine avec le même zèle qu’il a toujours eu pour le service de Sa Majesté » (1). Du temps pour se rétablir, le général en aurait en vérité bien peu ; d’autant moins que le 26 janvier, un décret nommait aides de camp de l’Empereur les généraux de brigade Drouot, Flahaut et … Corbineau. De fait, une simple signature de Napoléon propulsait l’homme du gué de la Bérézina à « un poste de toute confiance et d’un entier dévouement », au sein d’un cercle fermé d’hommes exceptionnels (2). Courageux et intrépides, les aides de camp de Napoléon se montraient en effet rompus à la vie militaire. Si, en campagne, ils étaient chargés de veiller au bien-être de la figure impériale, leurs fonctions excédaient assurément les attributions d’un aide de camp conventionnel. Ces officiers supérieurs – à de rares exceptions près, tous étaient généraux ‒ pouvaient ainsi servir de garde rapprochée, agir telles des éminences grises mais également assurer des commandements, en chefs de guerre avisés. De sa prestation de serment – le 7 février 1813 ‒ à la chute de l’Empire, Jean-Baptiste Juvénal Corbineau assuma précisément l’intégralité de ces missions.

Les yeux et les oreilles du maître (fin mars).
Gravure dragons à l'écurie Aaron Martinet

Dragon en tenue de pansage – Gravure aquarellée d’Aaron Martinet. L’armée impériale recourut au système de la remonte, consistant en des achats et réquisitions d’animaux.

En cet hiver 1813, Napoléon faisait flèche de tout bois afin de reconstituer une nouvelle Grande Armée, la précédente ayant disparu corps et biens en Russie quelques mois auparavant. La remonte de la cavalerie se trouvait au cœur de ses préoccupations. Moins de 10000 chevaux étaient en effet rentrés des steppes russes. Or, selon les rapports produits par l’administration impériale entre la fin décembre 1812 et la fin février 1813, rassembler près de 73000 chevaux de selle et pas moins de 52000 de trait formait la condition sine qua non pour reconstituer un outil militaire performant et compétitif face à une Europe encline à prendre de nouveau les armes contre l’Empire français (3). Le 26 mars, Napoléon ordonna justement à ses aides de camp Corbineau, Dejean et Flahaut, ainsi qu’au général Préval ‒ un génial administrateur, au dire de ses contemporains ‒ d’inspecter la cinquantaine de dépôts de cavalerie répartis sur le territoire français. Au regard de l’ampleur de la tâche, chacun devait ainsi parcourir une douzaine d’entre eux.

Délégués du maître, ces quatre généraux étaient – peu ou prou ‒ appelés à devenir « ses yeux et ses oreilles ». Au demeurant, Napoléon leur recommandait d’être tout particulièrement sensibles aux effectifs présents dans les dépôts, tant en hommes qu’en montures. Ses requêtes informatives concernaient également l’état de l’habillement, de l’armement et de l’équipement des troupes prêtes à rejoindre les escadrons de guerre. En outre, l’Empereur attendait de ses envoyés qu’ils nommassent les sous-officiers aux postes vacants et, plus encore, qu’ils lui fournissent « un compte détaillé des cadres qui se trouvent aux régiments ». Enfin, il leur confiait l’inspection de « tous les équipages militaires qui s’organisent dans les divisions » (4), mission colossale s’il en était. Quoique les rapports expédiés par Corbineau à l’Empereur demeurent inconnus, sans doute l’aide de camp se montra-t-il rassurant sur l’état de la remonte. Le plan développé depuis janvier 1813 se révélait en effet couronné de succès, puisqu’en cette fin de printemps, les dépôts militaires avaient déjà réceptionné près de 90000 chevaux (5).

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Jean-Baptiste Juvénal Corbineau, un inconnu illustre – Partie 2 (1804-1812)

Cet article fait suite à une première partie consacrée à la période 1776-1803.

En juin 1803, en réponse à la reprise de la guerre avec l’Angleterre survenue un mois auparavant, les troupes françaises – commandées par le général de division Mortier ‒ envahirent sans coup férir l’électorat du Hanovre, jusqu’alors détenu par la Couronne britannique. Forte de 15000 soldats, la petite armée hanovrienne fut dissoute à l’issue de ce coup de force. Toujours à la recherche de nouvelles troupes, le 1er Consul Bonaparte ordonna toutefois à Mortier de constituer de nouvelles unités à l’aide des militaires hanovriens licenciés. Le 12 août 1803, le général-gouverneur du Hanovre signa par conséquent un décret créant une légion mixte (1), comptant un régiment d’infanterie légère à deux bataillons et un régiment de chasseurs à cheval à trois escadrons.

Officier dans la légion hanovrienne (janvier 1804-mai 1806).

Une unité manquant d’attraits, ou les difficultés du recrutement.

Le recrutement s’avéra très compliqué. En effet, de nombreux militaires hanovriens s’étaient déjà enrôlés dans la King’s German Legion au service britannique. De fait, en novembre, seuls 127 soldats avaient été déclarés aptes à servir dans la cavalerie, dont le dépôt était installé dans la petite ville de Celle. Par ailleurs, peu de Hanovriens se présentant pour intégrer les rangs de l’unité, il fallut enrôler des soldats de langue allemande venus d’autres régions d’Europe. De même, si le Hanovre était réputé pour la robustesse de ses chevaux, seules 78 des montures reçues avaient été jugées valables par les officiers chargés de la remonte ; situation étrange témoignant vraisemblablement de la « résistance passive » mise en œuvre par les autorités locales. Semblable constat s’appliquait à la livraison des équipements, issus des dépôts de l’ancienne armée et dont la qualité laissait à désirer. Le 3 février 1804, Mortier adressa pourtant une missive au ministre de la Guerre, dans laquelle il lui assurait que « la cavalerie, constituée d’anciens cavaliers du Hanovre, était de belle stature ». Ces assertions un brin triomphalistes valurent à leur auteur les félicitations du 1er Consul.

Jean-Baptiste Juvénal Corbineau chef d'escadron de la légion hanovrienne Marc MorillonEncore fallait-il encadrer ladite légion. Celle-ci étant considérée comme une unité étrangère au service de la France, les officiers français avaient interdiction de s’y enrôler ou de s’y faire recruter. Cependant, seuls 7 officiers hanovriens se portèrent volontaires pour servir dans la cavalerie. De la sorte, leurs homologues français furent finalement tolérés afin de renforcer le corps des officiers. En outre, souhaitant motiver les candidats potentiels, Mortier conféra le grade supérieur aux militaires français rejoignant la légion. Le régiment de cavalerie reçut ainsi des hommes issus ‒ notamment ‒ des 4e et 5e régiments de hussards. Ce fut dans ce contexte que, le 27 janvier 1804, Mortier s’adressa à Constant Corbineau, colonel du 5e régiment de chasseurs à cheval, pour lui annoncer « (…) qu’il avait écrit au colonel Evers pour faire recevoir Juvénal chef d’escadron dans la cavalerie de la légion hanovrienne. Mais il doit toujours compter à votre régiment jusqu’à ce que le gouvernement ait approuvé sa nomination » (2). Cette missive formait probablement le terme d’une série de correspondances. Quoi qu’il en soit, Jean-Baptiste Juvénal devait indubitablement sa nomination à ses états de services élogieux, à sa discrétion, et plus encore à l’appui déterminant de son frère Constant, devenu en quelque sorte son protecteur. Son cas rappelle également que mérite et bravoure ne formaient pas les seuls critères d’avancement. En effet, appartenir à des réseaux influents s’avérait indispensable pour espérer progresser dans la carrière. Lire la suite

« Présentez votre meilleur profil et ne bougez plus ! » – Une histoire du physionotrace et de ses opérateurs.

« Ce que je désirais, le voilà sous mes yeux ; c’est le physionotrace, cette invention charmante qui offre aux curieux l’assemblage le plus varié et le plus nombreux des portraits des deux sexes. Je m’y attache en rêvant, et pendant ce temps la foule me coudoie, elle me meurtrit le dos » (1). Ainsi s’exprimait Louis-Sébastien Mercier qui – à l’occasion d’une flânerie solitaire sous les arcades du Palais-Royal – était tombé en arrêt devant une vitrine de physionotraces, ces petits portraits gravés obtenus à l’aide d’une « machine à dessiner » et jouissant, dès le milieu des années 1780 et jusqu’au début des années 1830, d’une popularité certaine.

Cinq minutes devant la « machine ».

Physionotrace croquis fonctionnement Qenedey

[Fig. 1] Wikimedia Commons.

L’auteur du fameux Tableau de Paris n’eut vraisemblablement pas la hardiesse de franchir le seuil de cette boutique. Par conséquent, il convient de restituer le cadre que devaient découvrir les clients des opérateurs du physionotrace. En premier lieu, leur regard se posait sur la « machine à tirer les profils », qui suscitait le vif intérêt du public « éclairé » en quête d’expériences tout à la fois scientifiques, amusantes et spectaculaires. Les opérateurs de ce procédé furent généralement peu diserts quant au fonctionnement de ladite machine. Comme le remarque René Hennequin – biographe du « physionotraciste » Edmé Quenedey –, « du physionotrace en tant qu’appareil, de la manière dont il s’employait et du résultat obtenu de sa mise en mouvement, notre auteur ne souffle mot » (2). Au cours des années 1790, il réalisa néanmoins un croquis du physionotrace [Fig.1], depuis lors source de débats et de conjectures entre historiens de l’art. Chrétien, pour sa part, décrivit allusivement l’appareil comme « une combinaison ingénieuse de deux parallélogrammes dont l’objet est de maintenir parallèlement à elle-même la règle qui porte le crayon ainsi que l’objectif » (3). Sous la Restauration – durant laquelle la vogue des physionotraces tendit à s’évanouir –, Bouchardy eut « l’extrême complaisance d’expliquer tous les détails de l’instrument » à l’un des rédacteurs du Nouveau Dictionnaire universel des Arts et Métiers, qui relata cette rencontre avec force précisions (4). Placé dans la position de « sujet consentant d’une expérience visuelle (…), conscient de prêter son corps à l’un des instruments emblématiques du progrès de la connaissance et des techniques » (5), ce dernier eut de surcroît l’honneur d’une séance de pose.

Du physionotrace aux physionotraces : un cycle de production d’une grande brièveté.

Prise du profil phyionotrace

[Fig.2] En dépit de cette représentation, le fait qu’il existe des portraits de trois-quarts forme la preuve qu’aucune projection lumineuse n’était nécessaire lors de la prise des profils.

Au demeurant, face au physionotrace, les membres de la bourgeoisie obéissaient avec docilité aux indications de l’artiste-machiniste [Fig.2] : « Après avoir placé un fauteuil fait exprès, en face d’une croisée, [Bouchardy] a posé le physionotrace à deux pieds environ vers la gauche du fauteuil, sur lequel je me suis assis ». Le sujet se plaçait de profil dans l’encadrement de l’appareil, la tête calée par un support : « Mon dos, à la hauteur des épaules, appuyait contre un morceau de bois mobile qu’il a fixé, et mon occiput appuyait aussi contre le bout de deux morceaux de bois qu’il fixa après avoir donné à ma tête la position convenable. Il m’invita à ne pas bouger de cette position, en fixant toujours le même objet ; alors il ne me voyait qu’en profil ». Cette assertion rappelle que le client n’avait pas le choix de la pose et ne pouvait choisir, quant à l’expression, qu’entre deux options : le sourire ou le sérieux.

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Brève histoire de l’uniformologie – Partie 3 – Une discipline à la croisée des chemins

Au tournant des XXe et XXIe siècles, l’uniformologie se trouve dans une situation ambivalente. Elle a en effet perdu nombre de ses plus illustres représentants, parmi lesquels les Maîtres Rousselot (en 1992), Lelièpvre (en 2013) et Frégier (en 2014). Néanmoins, leurs élèves/successeurs sont arrivés à maturité et une nouvelle génération prometteuse se révèle. Plus encore, la recherche uniformologique a atteint un degré de scientificité qui n’a rien à envier aux autres branches de l’histoire du costume. Dans ce contexte, de nouvelles sources ont été découvertes, tandis que d’autres ont été réétudiées à nouveaux frais. Enfin, le rôle de l’informatique et du numérique ne saurait être négligé, puisqu’il a assuré un renforcement des synergies entre chercheurs. En outre, le dessin vectoriel – mieux connu sous le vocable d’« infographie » ‒ offre aux uniformologues une nouvelle opportunité pour « mettre en image » le fruit de leurs découvertes.

L’uniformologie, une discipline mondialisée.

Moins d’une vingtaine d’illustrateurs-historiens officie actuellement à travers le monde. Les parcours de quelques-uns sont ici retracés en suivant une logique géographique.

Membre fondateur de la « compagnie de réserve de la Dyle », Bernard Coppens est l’un des pionniers de la reconstitution historique en Belgique : de concert avec quelques autres passionnés, il est parvenu à faire revivre cette « garde prétorienne » des préfets de l’Empire. Son expérience d’« historien vivant » influence indéniablement son approche de l’illustration uniformologique. Non seulement elle lui permet d’appréhender la confection des uniformes, mais aussi de saisir la place occupée par un homme de troupe dans une unité militaire. Ces enseignements se traduisent par la publication, entamée en 1984, d’une série de planches intitulée Les armées de Waterloo (1). Présentée sous forme de soldats de carte, elle innove en donnant une place centrale à l’unité. Quant au soldat, il n’en est qu’une constituante, un élément dépourvu d’indépendance. Bernard Coppens a depuis illustré de nombreux ouvrages, tout en s’affirmant comme un spécialiste de la bataille de Waterloo.

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Tirailleur fédéré de Paris, printemps 1815. Aquarelle originale de Bernard Coppens. Ce dernier s’est appuyé sur un arrêté du ministre de l’Intérieur pour réaliser cette représentation. Au regard de l’enchaînement des événements, il est probable que cet uniforme fut très peu porté.

Surtout, il s’est intéressé à des unités rarement étudiées, voire méconnues : compagnies de réserve, guides des armées, régiments étrangers au service de l’Empire, pour ne citer que quelques exemples. Réalisées à l’aide d’encres et d’aquarelle, ses œuvres se caractérisent par un grand souci du détail, ce qui fit écrire à Edward Ryan que « les planches de soldats publiées ces dernières années par Bernard Coppens comptent parmi les plus belles productions de tous les temps » (2).

Quant à Patrice Courcelle, il a commencé sa carrière en illustrant la série Soldats et Uniformes du 1er Empire, initiée par le docteur Hourtoulle. Au début des années 1980, il auto-édite une série de 25 planches consacrée aux armées ennemies de Napoléon : Ceux qui bravaient l’Aigle. Succès immédiat. Patrice Courcelle rédige alors des dizaines d’articles pour des revues spécialisées belges, françaises et britanniques. Il se spécialise également dans la réalisation d’œuvres ayant trait à la bataille de Waterloo et collabore avec Bernard Coppens pour produire Les Carnets de la Campagne, publiés aux Editions de la Belle Alliance.

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Cavalier du 2e régiment de hussards à la bataille d’Austerlitz, 2 décembre 1805. Oeuvre originale de Patrice Courcelle, fondée sur une représentation contemporaine due au colonel Barbier.

Il devient l’un des illustrateurs d’Osprey Publishing à la fin des années 1990 et a depuis collaboré à près de 25 titres de cet éditeur installé à Oxford. Enfin, il est l’un des rares artistes-historiens contemporains à illustrer l’émigration en armes (3), sujet méconnu s’il en est et sur lequel d’importants travaux de recherche restent à accomplir.

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Jean-Baptiste Juvénal Corbineau, un inconnu illustre – Partie 1 (1776-1803)

J’ai été rejoint hier par la brigade Corbineau qui a franchi la Bérézina au gué à hauteur du village de Stouzienka, situé à deux lieues au-dessus de Borisov. Votre Altesse Sérénissime trouvera ci-joint le rapport de ce général. Il y a trois pieds et demi d’eau, le chemin sur cette rive est assez bon, on pourra avec des fascines le rendre praticable sur la rive droite et on trouve la route de Zembin à Borisov à moins d’une demi-lieue du point de passage (1).

C’est vraisemblablement par ce rapport du général Latrille de Lorencez, chef d’état-major du maréchal Oudinot, que le major-général Berthier apprit la découverte d’un gué sur la Bérézina par la brigade du général Jean-Baptiste Juvénal Corbineau ; la Bérézina, cette rivière dont le franchissement permettrait bientôt aux débris de la Grande Armée d’échapper à un anéantissement inéluctable par les troupes russes.

« Symbole le plus marquant de la campagne de 1812 » selon Jacques-Olivier Boudon (2), c’est également à cette découverte salvatrice ‒ néanmoins revendiquée par d’autres généraux ‒ que les amateurs d’histoire napoléonienne associent invariablement Jean-Baptiste Juvénal Corbineau. Pour autant, ce général est assurément un inconnu illustre. Remarquons en premier lieu que le récit de la découverte du gué de Studienka occupe la majeure partie des biographies qui lui ont été consacrées depuis deux siècles. Pareil choix conduit à occulter le reste de son parcours, dès lors résumé à son avancement et à ses mutations successives. De la sorte, rien ou presque n’a été écrit sur ses proches ‒ alors même que ses deux frères, Constant et Hercule, furent généraux sous l’Empire ! ‒ ou sur son expérience des combats, à une époque où la guerre connut pourtant une transformation radicale. Si l’on peut soutenir que Corbineau est un « inconnu illustre », c’est également parce que ses biographes le confondirent régulièrement ‒ cela dès 1815 ‒ avec ses frères, lui attribuant par conséquent des faits d’armes qui n’étaient pas les siens. Enfin, d’autres éditeurs choisirent tout simplement d’oblitérer le parcours de Jean-Baptiste Juvénal, tout en se penchant sur les carrières de Constant et d’Hercule.

Depuis deux décennies, les études napoléoniennes ont connu de profonds renouvellements. Elles ont profité de réflexions novatrices portant sur les questions militaires, sur les élites, mais également sur l’écriture biographique. Aussi, n’est-il plus guère envisageable d’écrire une biographie du général Corbineau au prisme de sa découverte du gué de Studienka, sur la Bérézina. En effet, sa vie ne se résume nullement à cet épisode, aussi glorieux et remarquable fut-il. Au contraire, il convient d’envisager ce moment comme l’un des multiples épisodes d’une riche et longue carrière militaire, qui, d’ailleurs, se prolongea par delà la fin de l’Empire. Pourtant, les biographies de Jean-Baptiste Juvénal Corbineau ne manquent guère. Dès 1815, plusieurs dictionnaires lui consacrèrent une notice. Sous le règne de Louis-Philippe, des revues d’histoire du Nord de la France publièrent elles aussi des articles le concernant. Pour autant, ces premières tentatives biographiques sont à manier avec précaution, pour les raisons déjà mentionnées. En 1904, François de Wissocq – un descendant du général ‒ publia anonymement Trois soldats : Constant, Juvénal et Hercule Corbineau. Si cette biographie était primitivement destinée au cercle familial, elle constitua le socle documentaire de deux études plus récentes : celle de Jean-Jacques Pattyn ‒ publiée en 1985 dans les Carnets de la Sabretache ‒ et celle de Christian Gaillot, membre des Amis de Marchiennes, une société d’histoire locale. Face au manque de contextualisation des documents utilisés au sein de ces travaux, un recours aux archives s’est révélé nécessaire. En l’absence de sources privées – exception faite d’une iconographie inédite (3) ‒ il a fallu se contenter du dossier administratif de Jean-Baptiste Juvénal, conservé au SHD de Vincennes. Réétudiés à nouveaux frais, divers documents ont notamment permis de mieux conaître les réseaux relationnels de cet officier général, mais également ses déplacements. Les archives des corps dans lesquels il a servi ont également été mises à contribution, tout autant qu’une sélection de sources secondaires. Quoique hétéroclite, ce corpus a néanmoins permis de dégager des informations essentielles sur un homme qui servit sous tous les régimes, de la Révolution à la Monarchie de Juillet.

Une jeunesse marchiennoise (1776-1789).

Le 1er août 1776, à 9h du matin, Marie-Louise-Madeleine Varlet donna naissance à son deuxième fils, Jean-Baptiste Juvénal (4). Jean-Charles, son père, était issu d’une famille originaire des Flandres maritimes. En cette année 1776, quatre ans après la naissance de Constant, son fils aîné, il venait de quitter Laval, où il œuvrait jusqu’alors tant comme intendant des biens du marquis d’Harville que comme inspecteur général des haras de la généralité de Tours. Consistant à répartir sur le territoire de ladite généralité les chevaux acquis par le roi et à choisir les inspecteurs commis par celui-ci (5), cet office lui assurait une rémunération conséquente. Son installation à Marchiennes, gros bourg du nord de la France, s’expliquait par sa nomination au poste de grand bailli général des terres et seigneuries de l’abbaye de cette localité. Ce fut également à Marchiennes qu’Hercule, son fils cadet, vit le jour en 1780.

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Acte de naissance de Jean-Baptiste Juvénal Corbineau, 1er août 1776 – Registre des baptêmes, mariages et sépultures de la commune de Marchiennes. 

Les informations sur les années de jeunesse de Jean-Baptiste Juvénal Corbineau s’avèrent parcellaires, sinon tout à fait inexistantes. Il est néanmoins assuré qu’il passa plusieurs années au séminaire. Il est probable que l’enseignement fut d’une qualité égale à l’excellence de celui prodigué à son aîné, Constant, qui fit ses études au collège des Anglais, à Douai. En effet, des rapports militaires produits sous le Consulat insistent sur ses aptitudes en langues (6). Reste que lorsque Jean-Baptiste Juvénal quitta le séminaire, la dynamique révolutionnaire venait de s’enclencher.

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Poussières d’Empire : L’archéologie des champs de bataille

Deux siècles se sont écoulés depuis la fin du 1er Empire. Année après année, champs de bataille, charniers et sites de bivouac continuent pourtant de restituer des vestiges, infimes parcelles du passé. Ceux-ci proviennent en premier lieu des champs de bataille. A l’issue des combats, les victimes étaient inhumées sur les lieux mêmes de leur décès. Lorsque des pics de mortalité survenaient en raison de combats violents ou que l’urgence s’imposait, les corps étaient hâtivement regroupés dans des fosses, ce qui impliquait des économies de temps, comme de moyens. Sur certains champs de bataille difficiles d’accès, tels celui de la Nivelle (automne 1813), il est probable que les corps attendirent plusieurs jours une sépulture décente. Par ailleurs, les découvertes de charniers, comme ceux de Vilnius et d’Erfurt (2001, 2004) apportent leur écot à l’histoire militaire. Surtout, elles permettent de mettre en évidence des causes de décès multiples : typhus, faim, froid et épuisement. Enfin, les sites de cantonnement ou de bivouac sont également pourvoyeurs de vestiges et permettent d’appréhender plus finement la vie quotidienne des soldats.

L’étude de ces vestiges s’inscrit dans une dynamique relativement récente, ayant émergé aux Etats-Unis avant de se développer en Europe : l’archéologie des conflits contemporains, aussi dénommée « archéologie des champs de bataille ».

Cet article présente une sélection d’artefacts retrouvés sur divers terrains où s’affrontèrent les armées de 1792 à 1815. 

Vie quotidienne du soldat et de l’officier.

Du bivouac au fracas du champ de bataille.

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  1. Les soldats croyaient en Dieu et trouvaient dans la religion un soutien dans leurs épreuves. Sans doute espéraient-ils être protégés par ces crucifix ou ces médailles pieuses. Las, sur les champs de bataille espagnols comme sur ceux de Russie, la mitraille a indifféremment frappé leurs rangs, jonchant le sol d’inutiles porte-bonheur.
  2. Chaque soldat disposait, dans une petite trousse de drap, d’un nécessaire de couture permettant de raccommoder des uniformes mis à rude épreuve. Ces dès à coudre proviennent l’un de Belgique, l’autre des Pyrénées.
  3. Ramassé sur un champ de bataille de la campagne de Saxe, voici tout ce qu’il reste d’un rasoir. Cet instrument s’avérait indispensable dans les armées de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle.
  4. Dès, osselets et cartes constituaient autant de moyens de distraction qui faisaient oublier aux soldats les misères de leur condition. Probablement réalisés à l’aide de balles de mousquet, ces deux dès à jouer ont été ramassés sur un champ de bataille de la campagne de Russie. Quant à l’osselet, il provient du champ de bataille de la Nivelle.
  5. La pipe en terre était largement répandue dans les armées impériales. La fragilité de cet objet explique, qu’à ce jour, aucun exemplaire n’ait été retrouvé intact.

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  1. Cachet monogrammé retrouvé sur un champ de bataille de la campagne de Russie.
  2. Fragment d’un compas d’officier provenant d’un champ de bataille pyrénéen.
  3. Ces boutons de manchette ayant appartenu à des officiers laissent augurer du sort tragique de leurs propriétaires, soucieux de leur élégance jusqu’à l’instant du sacrifice.

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